‹ P. J. ProudhonChapitre 10 sur 95 · L’ACADÉMIE DE BESANÇON · texte numérisé non relu

L’ACADÉMIE DE BESANÇON

science, c’est vrai, puisque je prie qu’on m’accorde les moyens d’en acquérir ; quant à la morale, c’est vrai aussi, puisque je n’ai pas le sou. En somme, je compte pour moi ce qu’il y a de plus distingué et de plus influent; les croulons seuls sont contre... »

Je supprime des noms burlesques; l’amertume, la satire se mêlent à la gaieté, à ce moment où la force se voit obligée de se faire humble et presque suppliante. Et à deux jours de là, le 22 août :

« Tout ce qu’il y a de dévots, de têtes bigotes et de prêtres dans l’Académie, est opposé à mon élection. — Véritablement, ce jeune homme a de l’esprit; mais c’est une tête chaude. — C’est un esprit fort, dit un autre. — Le vieux père C.:..., après avoir pleuré à la lecture de mon mémoire, a fini par dire : Ce gaillard-là doit faire un fort mauvais coucheur. Et j’ai perdu sa voix et celle de son fils Édouard. Si j’étais aussi suspect de républicanisme que je le suis d’indépendance religieuse; je ne réunirais pas trois suffrages. Mes concurrents se flattent hautement d’obtenir la pension. Pour moi, j’ai déjà un avantage qu’on ne saurait m’enlever : si je suis éconduit par la majorité, je serai victime de ma profession de foi politique et religieuse, et martyr de mes opinions; si je suis élu, il sera beau de l’avoir été malgré ces mêmes opinions. Dans l’un et l’autre cas, je serai digne de vous.

« J’apprends aussi qu’on exigerait mon départ pour Paris : ce que l’on veut du pensionnaire, ce n’est pas seulement qu’il devienne un savant, mais qu’il acquière une belle position dans le monde. 11 y a loin de ces idées à celles d’un égalitaire. »

Enfin, il est élu; il écrit au même ami, Ackermann, dans la joie du premier moment, et l’on

remarquera cette espèce de serment de ne point se laisser amollir ou corrompre par la prospérité. Il paraît qu’Ackermann et quelques autres amis de Proudhon faisaient partie d’une association, ou du moins d’une espèce de cénacle maçonnique et philanthropique :

« (23 août.) Je reçois trois visites en même temps à mon atelier. J’ai obtenu, au premier tour de scrutin, dixneuf voix contre quatorze. Je compte assez sur l’amitié et l’estime des frères p. d. p. ( ■philadelphes'l ), pour oser espérer qu’ils regarderont ma nomination comme un triomphe à Philadelphie1. Faites des vœux pour que ma fragilité humaine reste fidèle à ses serments et à ses convictions, et ne se laisse point offusquer par un vain succès d’amour-propre. Je vous écris sous le coup de la bonne nouvelle , et cependant toujours préoccupé de nos affaires : Hoc opus, hic labor est.

« Aidez-moi, de vos conseils, de vos lumières, de votre estime; échauffez, excitez mon ardeur; montrez-vous incorruptibles et inébranlables, et mourons ou triomphons ensemble. »

La conviction, la religion première de Proudhon se découvre à nous dans ces lettres intimes. Elle pourra paraître bien jeune, bien naïve, bien dispro-

1. Charles Nodier a fort parlé des Philadelphes, société secrète dont le chef était le brave colonel Oudet, qui fut fait général de brigade à la veille de Wagram et qui périt après la bataille. Il y eut des doutes sur la vraie cause et sur les circonstances de sa mort, Il n’est pas étonnant que le souvenir et peut-être la tradition de cette association première ait laissé des traces parmi la jeunesse de Franche-Comté.

portionnée. Pour une pension de quinze cents francs qui lui arrive, dira-t-on, voilà bien du bruit, de bien grands mots mis en avant : corruption, incorruptibilité, fidélité au serment! il parle comme s’il s’agissait des trésors de Xercès, des présents d’Àrtaxercès. Prenez garde : ce n’est pas le chiffre, c’est le sentiment ici qui importe. Nous touchons le tuf, le sol primitif, la sincérité profonde qui fait la base de toute l’œuvre de Proudbon, et je tiens à la bien établir dès le principe par ces témoignages et ces aveux irrécusables. 11 y aura dans cette œuvre des parties accessoires et en quelque sorte des superfétations qui feront prendre le change et qui trop souvent viendront là de propos délibéré pour la montre, pour la vogue ou même pour un certain scandale. On criera au sophiste! et pour la forme il y prêtera. Mais le fond de sa doctrine reposera toujours sur la couche invariable de sentiments qu’il expose ici et qu’il professera jusqu’à la fin. Tel, à cet égard, il était à vingt-neuf ans, tel il sera toute sa vie. Écoutons-le encore dans l'exaltation de ce premier succès, qu’il n’accepte, on le dirait, qu’à son corps défendant, et qu’il se plaît à saturer d’amertume :

« (Besançon, 16 septembre 1838.) Mon cher Ackermann, vos lettres me rafraîchissent le sang et me raniment à la vérité et à la foi républicaine. De tous ceux que je con nais, vous êtes jusqu’à présent le seul que je voie se passionner pour la justice et la vertu, et s’enflammer du zèle de l’humanité. Combien je suis plus à plaindre que

vous! Il y a encore, dites-vous, de l’esprit, des lumières, dans cette capitale (Paris); et moi, je vis parmi un troupeau de moutons. J’ai reçu les compliments de plus de deux cents personnes : de quoi pensez-vous qu’on me félicite surtout? de la presque certitude que j’ai maintenant, si je le veux, de faire fortune, et de participer à la curée des places et des gros appointements; d’arriver aux honneurs, aux postes brillants; d’égaler, sinon peutêtre de surpasser, les Jouffroy, Pouillet, etc., etc. Personne ne vient me dire : « Proudhon, tu te dois avant « tout à la cause des pauvres, à l’affranchissement des « petits, à l’instruction du peuple ; tu seras peut-être en « abomination aux riches et aux puissants ; ceux qui « tiennent les clefs de la science et de Plutus te maudi- « ront: poursuis ta route de réformateur à travers les « persécutions, la calomnie, la douleur et la mort même. « Cro.s aux destinées qui te sont promises : mais ne va « pas préférer au martyre glorieux d’un apôtre lesjouis- « sances et les chaînes dorées des esclaves. Serais-tu « vaincu par les flatteries, les séductions du plaisir et de « la fortune? Toi, enfant du peuple, filius f abri , comme « on le disait autrefois de Jésus-Christ; tu abdiquerais ta « conscience, tu apostasierais ta foi pour être heureux à « la manière de ceux-ci et de ceux-là! Tes frères ont les « yeux ouverts sur toi : ils attendent avec anxiété s’ils « doivent bientôt déplorer la chute et la trahison de « celui qui avait tant juré d’être leur défenseur : ils « n’auront j’amais, pour te récompenser, que leurs béné- « dictions : elles valent mieux que les écus comptants du " pouvoir. Souffre et meurs s’il le faut; mais dis la vérité, « et prends la cause de l’orphelin. »

« Je suis oppressé des honteuses exhortations de tous ceux qui m’environnent: quelle fureur du bien-être matériel ! Quel abject épicuréisme je vois partout! Je ne m’avise plus de laisser échapper un seul mot de mes pensées : j’ai acquis la certitude que ma profession de foi

me fait considérer comme un cerveau frappé ou tout au moins exalté. Je fais rire par ici, mais je ne convaincs personne. Le matérialisme est implanté dans les âmes, le matérialisme pratique, dis-ie, car on n’a déjà plus assez d’esprit pour professer l’aujre...

« La volonté et la foi on t été proclamées de tout temps les plus grandes puissances de la nature et de l’humanité: nous avons foi en la justice de notre cause, en la vérité de nos principes, en l’éternité de nos dogmes; manquerons-nous de volonté? Ne donnerons-nous pas un jour le spectacle nouveau d’hommes convaincus et inexpugnables dans leur croyance, en même temps que résolus et constants dans leur entreprise. Prouvons que nous sommes sincères, que notre foi est ardente; et notre exemple changera la face du monde. La foi est contagieuse ; or, on n’attend plus aujourd’hui qu’un symbole, avec un homme qui le prêche et le croie... »

C’est beau, c’est bien, c’est honnête et généreux, et celui qui s’épanchait dans l’intimité avec cette ferveur d’apôtre s’est montré fidèle jusqu’au bout à la foi de sa jeunesse. Mais je dirai toute ma pensée : il y aurait, à mon sens, quelque chose de plus élevé encore ; c’est de se moins ressentir de ses origines, de savoir s’en dégager à un moment, de n’en pas tant dépendre. Le propre de la plus haute intelligence est dans un équilibre supérieur. Vous êtes fils d’artisan, c’est bien, ou plutôt ce n’est ni bien ni mal ; souvenez-vous-en toujours, n’en rougissez jamais, mais ne vous en vantez pas. Profitezen pour une expérience première et précise qu’on n’acquiert que par la pauvreté et pour avoir passé par là; retenez-en une sympathie vivace et vraie

pour des misères connues. Mais que, dans vos considérations politiques ou philosophiques, quand vous vous y livrerez, on ne vous voie pas toujours occupé et préoccupé de vos origines dans un intérêt unique, exclusif, comme s’il n’y avait qu’un seul côté de la question, le vôtre, et que tout le reste fût faux. Considérez le monde, la société, l’histoire dans leur ensemble et tels qu’ils sont, tels qu’ils se sont développés à travers la longue série des âges. Les sociétés humaines, cette belle chose artificielle, ont commencé dans les conditions les plus étroites, mais qui, pour tous ceux qui y entraient, étaient encore un grand bienfait au prix de la vie sauvage, précaire, éparse et misérable des premiers hommes, des premières peuplades. Ce qui de loin nous semble avoir été oppression, esclavage, était sans doute, à son premier moment, sécurité, bien-être relatif et une manière de salut. La justice et la religion, nées ensemble et inséparables alors, qui ont présidé à l’institution première des cités, sont devenues avec le temps incomplètes, écrasantes, opprimantes, presque odieuses par les exclusions et les privilèges, par les superstitions et les formules. Un sentiment de justice plus large est né et s’est développé par degrés à l’abri même et bientôt à l’encontre de ces cadres premiers, devenus des lits de Procuste et des gênes. A mesure que la société s’étend et s’élargit, cette exigence des intérêts du grand nombre au nom de la justice, — d’une justice (ne l’oublions pas) qui n’a presque

jamais existé dans le passé et qui n’est qu’une vue présente ou d’avenir, — cette exigence s’accroît, s’affirme comme légitime et oblige qu’on en tienne compte. Mais il est bien que les philosophes politiques qui envisagent l’ensemble de la société, qui traitent de l’esprit des lois et des réformes à introduire, ne soient nullement enchaînés à des sentiments, même honorables, de caste, de classe, d’opprimés ni d’oppresseurs, qu’ils arrivent à être impartiaux, ce qui ne veut pas dire indifférents.

Selon moi, le philosophe social n’est véritablement formé et complet que lorsque, dans son évolution intérieure, il s’est successivement détaché de toutes les choses de la chair et du sang, de toutes les données du destin et du hasard, — que lorsqu’il a rompu ou délié un à un tous les anneaux qui rivent une intelligence à une secte, à un pays, à une famille, à une condition, à un parti, à un canton, pour tout dire, et à une glèbe; et lorsqu’après avoir déplacé maintes fois en tous sens ses horizons, avoir visité et comparé les institutions, les mœurs variées des cités et des peuples, avoir fait plus d’une fois le tour des idées et du monde en s’éclairant toujours sans se blaser ni se corrompre, il revient sur chacun des objets qui sont le culte ou l’exécration des autres, avec une impartialité clairvoyante et suprême, animée d’un souille de sympathie universelle. Ce philosophe complet a-t-il jamais existé? Je l’ignore. On doit essayer du moins d’en approcher et d’en reproduire la moins

P.-J. PROUDIION.

imparfaite image; car autrement, si l’on entre dans le jeu, dans le débat social avec une veine trop âpre de sentiments passionnés, intéressés, irrésistibles, on n’est plus un philosophe, on est un combattant. C’est surtout ce que fut Proudhon. Le philosophe qu’il était par le cerveau ou qu’il aurait voulu être était à tout moment dérangé, troublé, surexcité par le cri des entrailles. Il tenait trop de ses pères et de sa souche première par la sève, par la bile et par le sang. Il était trop voisin de sa terre nourrice, trop voisin, pour ainsi dire, des aveugles éléments naturels qui étaient entrés dans son tempérament puissant et dans sa complexion même. Il aurait fallu, pour y échapper, qu’il en fût séparé par une ou deux générations encore. Les coups du marteau paternel résonnaient de trop près à son oreille. Philosophe sans cesse interrompu par les bruits du dehors ou du dedans, penseur et surtout logicien rigoureux et intraitable, s’armant et s’aiguisant en toute rencontre de passion et de colère, avec de fortes parties de science, mais de fréquents sursauts d’indignation, il ne fut à sa manière qu’un grand tribun, un grand révolutionnaire comme il s’appelait ; en un mot, il fut lui, Proudhon, et pas un autre.

TI

Discours sur la Célébration du Dimanche; germes de la fameuse théorie. — Premier désaccord avec l’Académie de Besançon. — Voyage à Paris; gène, souffrance. — Premier mémoire : Qu’est-ce que la Propriété? — Anxiété, trouble et confiance.

En possession de la pension Suard, Proudhon pensa aussitôt à la justifier par un double travail, par le mémoire qu’il présenta à l’Institut pour le prix Volney, en février 1839, et qui obtint, comrpe je l’ai dit, une mention honorable au mois de mai de cette même année, et par un Discours de l' Utilité de la Célébration du Dimanche , dont le sujet avait été mis au concours par l’Académie de Besançon. Ce Discours de Proudhon obtint également une mention honorable, avec une médaille qui lui fut décernée dans la séance publique du 2 h août 1839. Le rapporteur du concours (l’abbé Doney) signalait la supériorité incontestable de son travail au point de vue du talent ; mais il lui reprochait de s’être jeté dans des théories hasardées, d’avoir abordé des questions de politique pratique et d’organisation sociale, où la droiture des intentions

et le zèle du bien public ne pouvaient justifier la témérité des solutions.

Ce Discours sur le Dimanche ne fut guère, en effet, qu’un prétexte pour lui d’introduire son système d'idées encore obscur et à demi couvert, et de lui faire prendre position à l’abri de l’abbé Fleury et de Moïse. Ce Discours est gros de choses. J’en tirerai volontiers l’épigraphe de tout Proudhon, lorsque, s’adressant en idée au lecteur effarouché que scandalisent ses paradoxes, il s’écrie : « Infortuné, comment me comprendriez-vous si vous ne me devinez pas? » On pourrait, avec un peu d’art et de complaisance, et sans rien ajouter, composer, à l’aide de passages réunis, une suite de pages sur le Dimanche qui seraient tout à fait telles qu'une Académie les pouvait désirer et qui mériteraient d’être admises dans tous les cours de littérature à l’usage cle la jeunesse1 ; mais ce serait donner une

1. Par exemple : « Dans les campagnes, où le peuple cède pins facilement au sentiment religieux, le dimanche conserve encore quelque chose de son influence sociale. L’aspect d’une population rustique réunie comme une seule famille à la voix du pasteur, et prosternée dans le silence et le recueillement devant la majesté invisible do Dieu, est touchant et sublime. Le charme opère sur le cœur du paysan: le dimanche, il est plus bienveillant, plus aimant, plus affable; il est sensible à l’honneur de son village, il en est fier; il s’identifie davantage avec l’intérêt de sa commune... Le dimanche est le jour de triomphe des filles et des mères. Brillante de santé et de jeunesse, belle du témoignage de sa conscience, reconnue à la messe paroissiale entre toutes ses compagnes, quelle villageoise, une fois dans sa vie, i e s’est crue la plus aimable, la plus diligente ou la plus sage? Quelle femme, au jour du dimanche, me donne à son ménage un certain air de fête et même de luxe, et

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