‹ P. J. ProudhonChapitre 13 sur 95 · P. -J. P IV 0 L DUO N · texte numérisé non relu

P. -J. P IV 0 L DUO N

S’il faut en croire le rapporteur, l’abbé Doiaey mon mémoire aurait été le plus remarquable par le style, la profondeur et l’érudition : faites-moi le plaisir de me dire ce qui reste d’un discours quand on en a retranché les paroles, les idées et les faits. Mon mémoire réunit donc aussi, comme le vôtre, les qualités du genre; il a tout, ce me semble, excepté la médaille. On y a trouvé des digressions, c’était la partie confirmative ; des propositions mal sonnantes, audacieuses, téméraires, inadmissibles, au moins pour le moment; des théories de politique et de philosophie spéculatives, des systèmes d’égalité, etc., etc., dangereux: cependant on en a déclaré l’orthodoxie irréprochable. Ce qui veut dire que, chez mes juges, la conscience du chrétien ne pouvait s’empêcher d’admettre ce que la prudence des fonctionnaires publics et des membres d'un corps constitué défendait de sanctionner. C’est mon Discours enfin qui a fait le plus jaser, qui embarrassait le plus l’Académie, heureuse à la fin d’en avoir trouvé deux possibles qu’elle a couronnés ex œquo : ce sont ceux de MM. Pérennes et Tissot, professeur de philosophie à Dijon2. M. Pérennès

1. L’abbé Doney, Franc-Comtois, né à Epeugney, village du département du Doubs, aujourd’hui évêque de Muntauban.

‘2. M. Tissot, aujourd’hui doyen de la Faculté des Lettres de Dijon. Il était déjà arrivé à une célébrité provinciale quand il concourait ainsi, en 1839, sur le sujet proposé par l’Académie de Besançon : « le fameux Tissot, » comme l’appelait Proudhon. Il est l’un des premiers qui ait fait passer chez nous quelque chose des philosophes allemands. C’est lui dont Jouiïroy disait d’un ton légèrement impertinent: «Tissot sera un homme distingué, s’il parvient jamais à être clair. » Proudhon le tenait en estime et resla toujours dans de bons rapports avec cet ancien rival et concurrent préféré. Dans une lettre d’intimité à M.Bergmann, il le définit ainsi : « M. Tissot est un honnête homme, travailleur, savant, kant’ste dévot et dévoué, trop tenace dans ses opinions; par conséquent, trop lent à saisir les idées d’autrui. J’ai eu le plaisir de faire ré-

ÎU. TISSOT, DK DIJON.

aîné m’a alTinné que lui n'aurait pas craint de me couronner, ou au moins de me joindre aux autres. J’aime beaucoup mieux la médaille de bronze que l’on m’a décernée : mon mémoire a été classé à part et hors ligne; cela vaut mieux, vous en conviendrez, qu’un ex œqito...»

cemment sa connaissance (août 1840). » Depuis la mort de Proudlion, M. Tissot a rendu hommage à sa mémoire dans la Revue littéraire de la Franche-Comté du 1er mars 186o. Cet article, qu’on regrette de ne pas trouver plus développé, renferme des traits fins, une juste esquisse et quelques détails intimes qui ont leur prix. — M. Tissot a eu, depuis, l’extrême obligeance de me confier une copie exacte de toute la correspondance de Proudhon qu’il a entre ses mains. Cette correspondance se distingue par un caractère philosophique et rationaliste très -marqué. Comme M. Tissot tenait ferme dans ses principes et lui écrivait qu’il n’acceptait qu’une partie de ses assertions, Proudhon l’invitait à formuler d’une manière pins précise ses critiques, car lui aussi, dit-il, il a des prétentions à la philosophie : « Cela fera rire uu savant, un érudit (car je distingue ces deux qualités), un praticien aussi consommé que vous. Soit : je me borne à vous dire que je suis apprenti pour le moment, et luus tijro; j’étudie la philosophie; je serai philosophe quand il plaira à Dieu, — probablement jamais. Quand je serai mort, je prie mes amis de faire mettre sur ma tombe : Studebat philosophiœ. » M. Tissot ne laissa pas de satisfaire Proudhon à son gré et, soit par lettres, soit par des articles imprimés, il le combattit sur la métaphysique. Ils n’en restèrent pas moins bons amis. Cela cependant ennuyait Proudhon de voir M. Tissot s’opiniâtrer dans un système opposé au sien, et il le lui disait avec assez de bonne humeur : « J’enrage de vous voir si obstiné, et il faut que je vous enlève à Kant. Les propriétaires ne me sont rien; les académiciens encore moins; les cafards si peu que je ne daigne pas m’en occuper : mais vous! que vous restiez kantiste de mon vivant, c’est ce qui me tourmente et me fait faire les plus grands efforts d’imagination et de dialectique. Quand je dis kantiste , je veux dire engoué des principes de droit de Kant, de son rationalisme sophistique, de sa théorie de la raison pure et de sa psychologie. Voilà ma déclaration de guerre : il faut que vous me terrassiez ou que je vous

P.-J. PROUDIION.

Il y avait dans le Discours toute une théorie déjà explicite et formidable sur le fondement légitime de l’ordre dans la société : d’est ce qui explique le passage suivant de la même lettre :

« Je vais m’occuper de l’impression de mon mémoire après revue et correction, et je l’enverrai à M. Tissot ainsi qu’à M. Pérennès. Je m’attacherai de plus en plus à la forme purement scientifique : c’est le moyen de me placer hors des atteintes du parquet. Je serai peut-être craint, mais je défie qu’on me poursuive pour les effroyables choses que j’ai à dire. On prétend que toute vérité ne doit pas être manifestée avant le temps (c’est au fond le seul reproche qu’on m’ait fait) ; cet adage n’a pas de sens : tant qu’une vérité ne doit pas être manifestée, elle reste inaperçue : la voir , c'est être obligé de la dire. »

C’est l’inverse de la théorie de Fontenelle : c’est qu’ aussi la nature comme la situation de Proudhon étaient les plus opposées et les plus contraires à l’humeur et à la condition d’un Fontenelle. Il avait l’impatience et une dévorante ardeur; il bouillonnait et n’avait pas le temps d’attendre. Industriel, son imprimerie lui restait sur les bras sans qu’il pût ni s’en débarrasser ni en vivre ; il sentait le poids de la dette et cette lèpre incessante de l’usure qui le rongeait. 11 allait venir et résider quelque

absorbe. » C’est le mot d’Ajax à Ulysse quand ils luttent ensemble dans V Iliade : « Enlève-moi ou je t’enlève; sp.’ àvâsipe, r) èyù <jé. » — Cette correspondance philosophique s’égaie aussi, à la rencontre, de plus d’une anecdote franc-comtoise et de certainesparticularités dont nous ferons notre profit.

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