PORTRAIT DE DROZ
temps à Paris, mais rappelé et tiraillé sans cesse vers Besançon, pensionnaire d’une Académie qui prétendait surveiller ses faits et gestes intellectuels : son tuteur (car le titulaire de la pension Suard avait un tuteur) était l’excellent Droz, philosophe honnête, optimiste à la lois et larmoyant, à qui il devait compte de tous ses actes. Se figuret-on bien Proudhon à la lisière, Proudhon tenu en laisse, et par qui ? Je crois le voir d’ici, le sage et prudent moraliste Droz, celui que M. Cousin appelait Anaxagoras , cette espèce de mentor à la Fénelon, avec sa mine plus longue encore que d’habitude, essayant de morigéner et de calmer ce terrible pupille qui, lui, avait hâte de déclarer dès le premier jour une guerre à mort à la civilisation telle qu’on l’entend vulgairement. Je le vois d’ici lever les mains au ciel, pousser des hélas ! et commencer une de ces homélies désespérantes que la lenteur phénoménale de son organe ne lui permettait jamais d’achever. Proudhon vint à Paris au commencement de novembre 1839. 11 avait auparavant imprimé chez lui, à Besançon, son Discours du Dimanche en le revoyant de très-près pour le sty'e1, mais en se gardant bien de l’affaiblir pour
1. On verra bien, par la lettre qui suit, son sentiment en matière de style. Proudhon avait la composition pénible ou du moitié la gestation rude. Son œuf pondu ou éclos, il cessait de s’y complaire; il avait bâte de passer à d’autres ébats, â d’autres combats. Le soin curieux, cher aux stylistes, n’était point son fait. Ackermann cherchait à lui inoculer de ses scrupules; il multipliait les remarques, il lui envoyait de Paris critiques sur critiques peu-
le fond des choses et en l’aiguisant plutôt dans le sens agressif : « L’escarmouche, écrivait-il à la
dant l'impression du Discours. Proudhon lui répondait (4 novembre 1839 :
« Mon cher Ackcrmann, toutes vos remarques sont excellentes; ■niais il est trop tard, j’ai fait tirer sans vous attendre, afin d’étre plus tôt près de vous. Cependant, le mal n’est pas sans remède; l’édition est à deux cents exemplaires, qui seront emportés pur les amis de l’auteur et les béotiens du pays, après quoi nous aviserons au moyen de faire mieux et d’imprimer pour des Français.
« Je n’ai que deux choses à vous représenter : 1° Vous me reprochez de ne point égaler le style de Rousseau. Auriez-vous eu le droit de dire au Père Rapin, à la publication de sa première pièce de vers : « C’est passable, mais vous n’égalez pas Virgile?... » 2° Vous insistez trop sur le latin et les termes de scolastique ; mon Discours n’est point encore destiné exclusivement au peuple. Je mettrai postulé au lieu de postulaturn, etc.
« Je ne manquerai pas, je vous assure, de consulter M. Droz : je vois d’ici ses froncements de sourcils; mais il faut qu’il y passe...
« Du reste, vous avez bien raison et je l’ai senti, il y a longtemps, pour la première fois : j’ai besoin de travailler mon style. Cela me coûtera plus que toutes mes autres études. J’ai des idées capables d’alimenter deux ou trois Chateaubriand, et je ne puis venir bout de les rendre. Ce que l'on conçoit bien s'exprime clairement ! c’est aussi faux qu’un proverbe. Je suis bien sûr de bien concevoir ce que j’ai à dire, et j’ai mille peines à l’exprimer. Je n’en voudrais pour preuves que les passages mômes que vous m’avez signalés et que j’aurais pu corriger à l’instant. Mes faiblesses de style me viennent toujours du défaut d’oreille, de mon inadvertance ou de mon ignorance, jamais de l’inertie de ma conception...
« J’aurai à m’entretenir avec vous sur plusieurs locutions que j’ai hasardées et qui me viennent du peu de philologie comparée que j’ai faite : ce sont des imitations latines, grecques ou hébraïques. Il faudrait savoir ce qu’il est permis de faire pour l’enrichissement d’une langue et pour le transport des locutions étrangères...
« Je vous assure que j’ai une démangeaison terrible d’envoyer
ACKËKMAKN.
veille de la publication, sera vive et directe : aussi, ce premier pas une fois fait, il n’y aura plus à revenir, et je suis engagé pour jamais. C’est ce que je veux. » Il écrivait cela à son ami Ackermann, qui de son côté venait de prendre une brusque résolution et qui, malgré ses prix d’ Académie, quittait la France pour aller tenter la fortune à Berlin et y travailler à l’édition des œuvres du grand Frédéric : « Je suis comme vous, lui disait-il encore, je n’attends rien de personne ; je rentrerai dans ma boutique l’année prochaine, armé contre la civilisation jusqu’aux dents, et je vais commencer dès maintenant une guerre qui ne finira qu’avec ma vie. » Pour s’expliquer ces bouillonnements d’humeur et cette révolte sombre, il faut savoir, encore une fois, dans quelles circonstances pénibles il se trouvait! Très -peu prophète dans son pays, il
la littérature au diable : cela m’ennuie et m'excède. Je n’ai pas cette patience dont parle Béranger, et que je vous souhaite. Je voudrais pouvoir parler par formules, mettre tout ce que je pense en une feuille; j’en tirerais tous les ans deux mille exemplaires, que j’enverrais gratis et franco partout, et puis je composerais des lignes de plomb...
« Vous, vous irez loin; vous avez la manie de l’art. Vous sentez le beau littéraire qui me fait bâiller; vous êtes homme à souffrir dix ans pour un succès. Votre vocation se montre bien plus dans vos remarques que dans vos œuvres, et la raison en est simple : dans la critique, la raison et le goût se montrent, tandis que la composition les déguise!... » — On aura remarqué dans la lettre ce mot jeté en passant : C’est aussi faux qu’un ■proverbe. Cela nous indique le coin paradoxal chez Proudhon, un trait essentiel de son esprit et qui allait à un travers.
P.-J. PBOUDIION.
n’avait de ressources et de subsistance que de ce côté, une subsistance dépendante et précaire. Seul ou à peu près seul à Paris, sous l’impression première que fait cette Babylone à tout nouvel arrivant qui n’est pas né pour y vivre, dans une misanthropie qui s’irritait par la solitude même et par la continence des pensées, il était en proie à une véritable angoisse intellectuelle ; il n’avait plus de confidents ni de vrais conseils. Ackermann venait, disons-nous, de partir pour Berlin ; Bergmann , un autre ami essentiel, le plus essentiel de tous, un de ceux avec lesquels « il aurait voulu vivre et mourir1, » était à Strasbourg. C’est par les lettres qu’il leur écrit, — lettres trop rares et qu’il était forcé de ménager à cause du port (ô misère !) 2 — c’est par là qu’il nous est donné de lire à nu dans son âme. A M. Bergmann, il écrivait de Paris le 22 décembre 1839 :
<< Je n’ai pas encore osé présenter mon Discours (du
1. Parlant à Ackermann de Bergmann (lettre du 15 octobre 1839), il disait : « C’est un homme avec qui je voudrais vivre et mourir. Je ne lui sais pas d’égal ni à Paris ni ailleurs. Philosophe et philologue, il réunit à un plus haut degré que personne aujourd’hui les deux facultés les plus précieuses de l’esprit humain. Fallot pouvait être tout cela, et, de plus, érudit et bibliographe; une tête si vaste ne pouvait subsister. Bornons-nous donc à bien tracer notre sillon, et ne cherchons point à égaler notre intelligence à l’infini de la science. »
2. « Je vous prie de ne m’écn're, comme je fais pour vous, que par occasion. Un port de deux francs me gêne; quand je serai riche, je vous en préviendrai par une lettre franco. » (A Ackermann, 12 février 1840.)