PAUVRETÉ, GÊNE, SOUFFRANCE
vous remercie sincèrement de vos bons conseils, et vous dis une fois pour toutes que je n’ai pas si bonne opinion de moi que vous-même : je n’ai pas le loisir de travailler mon style; je suis trop pauvre et trop mal dans mes affaires pour m’amuser à être gent de lettres : et je crois d’ailleurs que Page d’or de ce qu’on appelle purement littérature est passé pour jamais. Tant que l’homme sait peu, il parle nécessairement beaucoup : moins il raisonne, plus il chante; et quand il ne sait rien à dire, il amuse l’oreille par son joli babil. Je suis peu propre à telle besogne, quoique je regrette pourtant de ne pouvoir m’exprimer avec plus de facilité ; car j’aurais encore bien des choses à dire. Mais quand elles seraient aussi excellentes que je les suppose, ces choses; quand je les dirais aussi bien que Bossuet ou Voltaire, il me manquerait encore le talent de les faire valoir; car aujourd’hui les portes du Parnasse sont gardées, non par des chérubins, mais par des loups-cerviers. Laissons là la littérature et les littérateurs : je suis fait pour l’atelier, d’où j'aurais dû ne jamais sortir, et où je rentrerai aussitôt que je le pourrai. Je suis épuisé, découragé, prosterné. J’ai été pauvre l’année dernière, je suis celle-ci indigent. Mon budget tout réglé, il me restera, à dater du premier avril prochain, deux cents francs pour vivre six mois à Paris, au bout desquels ma condition sera telle que je désirerai de vivre et rester berger. Je suis comme un lion; si un homme avait le malheur de me nuire, je le plaindrais de tomber sous ma main. N’ayant point d’ennemi, je regarde quelquefois la Seine d’un œil sombre, et je me dis : Passons encore aujourd’hui. L’excès du chagrin m’ôte la vigueur de tète et paralyse mes facultés : je ne puis travailler, et pourtant je travaille toujours pour ne pas mourir d’ennui l.
1. Je retrouve la même disposition morale, cette sorte d’agonie décrite dans une autre lettre du même temps à un autre ami, et
« Mon travail sur la Propriété est commencé : je vous en enverrai le titre et le sommaire dans ma prochaine lettre. J’ai achevé aujourd’hui le premier chapitre, qui forme la dixième partie de l’ouvrage. Je compte l’imprimer dans le courant de mai prochain, par souscription, n’espérant pas trouver de libraire et ne pouvant en faire la dépense. J’ai déjà une cinquantaine de souscripteurs...
« Le style en sera rude et âpre : l’ironie et la colère s’y feront trop sentir : c’est un mal irrémédiable. Quand le lion a faim, il rugit... »
Ne craignons pas d’aller jusqu’à la fin du rugissement. Mais quelle autopsie d’âme toute vivante
avec des accents non moins saisissants; ne craignons pas de donner ces variantes de la douleur : « Mon cher Bergmann, je t'écris dans l’amertume de mon âme. Tu me demandes si je suis content : écoute. Tu m’as vu pauvre l’année dernière; cette année, si tu viens à Paris, tu me verras indigent. Je n'ai pour vivre qu’une pension de 1,500 fr. ; elle est toujours mangée d’avance pour un cinquième , et du reste les deux tiers sont emportés par mes créanciers et ma famille. J’aurai' 250 fr. pour vivre du 20 mars prochain au 20 septembre. J’ai beau lire, écrire, étudier ; je suis opprimé, consterné, flétri. Tantôt je regarde la Seine en passant sur les ponts, d’autres fois je songe à me faire voleur. Le sentiment de ma misère est tel, que si demain j’arrivais à la fortune, le cauchemar qui me poursuit ne me quitterait de deux ans. Je ne travaille que pour recueillir des mépris et des malédictions; mon malheur veut qu’au liee d’apprendre aux autres des choses qui les amusent et leur plaisent, je n’aurai que de tristes vérités à leur dire, qui me feront haïr et bafouer. Je ne sais rien autre chose pourtant. Faut-il qne je me taise? Je ne le puis; je suis entraîné à boire ce calice qui me fait horreur, et que toutes les délices ne m’empêcheraient pas d’avaler. » 11 est bon de ne rien supprimer de ces cris et de ne jamais oublier, au sein de l’optimisme d’une société satisfaite, qu’il y a de ces fortes âmes étouffées et explosibles.
MÉMOIRE SUR LA PROPRIÉTÉ
cela fait, et qu’en dites-vous? Une âme de prolétaire ardent, ulcéré, outré, éloquent, et qui pourtant veut être rigoureusement raisonneur et s’armer d’une logique implacable :
« Au reste, j’évite le plus que je peux de tomber dans l’éloquence et le beau style; je raisonne, je conclus, je distingue, je réfute : je n'ai pas besoin des secours de la rhétorique, le sujet par lui-même devant intéresser, bon gré mal gré, les plus ladres. Sous le rapport philosophique, il n’existe rien de semblable à mon livre. Malheur à la propriété! malédiction! »
Deux points ressortent de cet exposé avec une égale évidence : la révolte d’âme de Proudhon et sa sincérité, sa conviction qu’il va produire une œuvre sans pareille et sans précédent, qui apportera une terrible vérité au monde. Nos extraits précédents ont suffisamment prouvé le premier point, l’indignation et la révolte. Les témoignages qu’il se rend à lui-même dans l’intimité, et en pleine fièvre d’enfantement, ne laisseront aucun doute sur ce que j’appellerai la naïveté de sa conviction et de sa confiance dans l’exactitude rigoureuse de la solution obtenue :
« 11 faut que je tue, dans un duel à outrance, l’inégalité et la propriété. Ou je m’aveugle, ou elle ne se relèvera jamais du coup qui lui sera bientôt porté.
« J’aurai, à la fin de mars (I8Z1O) , un tiers de mon travail d’achevé. J’espère que tu en seras content. Je suis un peu pressé d’en finir, ce qui ne s’accorde guère avec mon désir de faire bien : mais il est bon toutefois que je
P.-J. PBOUDHOiN.
me talonne moi-même et que je me presse de l’aiguillon. Depuis que je n’ai plus Fallût, je n’ai plus que toi qui puisse me juger, me comprendre, me conseiller, me redresser. Le peu d’expérience en philosophie de tout ce qui m’entoure me laisse sans conversation et sans contrôle. Gomment irais-je m’adresser à un Jouffroy, qui n’a pas foi lui-même à la science qu’il enseigne, qui dit avec une impertinence indigne que la pkilosoplne est chose bien creuse 1 /...Comment comprendrait-il que je cherche, pour les problèmes de la morale, de la société, de la métaphysique, des méthodes de solution infaillibles, analogues aux méthodes des géomètres? Comment croirait-il à cette vérité, pourtant bien simple, que les lois de l’arithmétique et de l’algèbre président au mouvement des sociétés comme aux combinaisons chimiques des atomes; que rien, dans le monde moral comme dans le monde mécanique, ne se fait sine pondéré et numéro et mensura? Comment irait-il concevoir que les propriétés des nombres sont le lien qui unit la philosophie pratique à la philosophie organique?... »
1. Proudhon n’était pas juste pour Jouffroy. S’il l’avait mieux connu, plus pratiqué, et s’il était allé au delà d’une première écorce, il aurait trouvé une intelligence, certes, capable de l’accueillir et digne de lui adresser quelques-unes des vraies objections. Proudhon n’a pas assez cultivé la connaissance de Jouffroy, lequel, à cette date, il est vrai, était déjà bien découragé et bien las. Jouffroy était plus juste pour le jeune pensionnaire, son compatriote, dont il n’avait eu qu’une ou deux fois la visite; à l’occasion du concours sur le Dimanche, il rendait bon témoignage de lui à l’Académie; et comme, dans les vacances de 1840, M. le docteur Delacroix (de Besançon) lui demandait des nouvelles du jeune homme, Jouffroy lui fit le plus grand éloge de son intelligence, de scs aptitudes, « et en des termes tels, nous dit le docteur, que j’hésite à les reproduire. » — Pourquoi donc hésiter, cher docteur? cela ne pourrait que faire honneur aujourd’hui à Jouffroy.
MÉMOIRE SUR LA PROPRIÉTÉ
C’était sa prétention; de même qu’il y a une science des quantités qui force l’assentiment et exclut l’arbitraire, une science des phénomènes physiques qui ne repose que sur l’observation des faits, de même il doit exister, pensait- il, «une science de la société absolue, rigoureuse, basée sur la nature de l’homme et de ses facultés, et sur leurs rapports; science qu’il ne faut pas inventer , mais découvrir. » 11 croyait à l’économie politique comme science, et même il se la représentait comme une science exacte et mathématique, pouvant déterminer, par une simple règle de société, la part revenant à chacun selon la justice. 11 se flattait d’en donner la démonstration. Mais aussi, comme l'économie politique n’est pas seulement pour lui une science de calcul, mais une science morale, il recherchait préalablement le droit, la loi morale, juste et nécessaire; il la trouvait dans l’égalité; il prétendait prouver par l’analyse que toutes les théories imaginées par les philosophes et les légistes supposent implicitement cette égalité tant méconnue ; il se complaisait, une fois retrouvée et reconquise, à la mettre en contradiction flagrante, en incompatibilité absolue avec la propriété telle * quelle existe en fait... 11 exposait tout ce sujet de son prochain livre dans une lettre adressée à l’ami le plus capable de le conseiller sur la partie morale et, son plan indiqué, il ajoutait dans la pleine sincérité de sa confidence :
« Pour la première fois, une vraie méthode aura été
CO
•employée en philosophie, et aura véritablement démontré , par une analyse propre, ce qui, par voie d’intuition et de tâtonnement, resterait à jamais caché, parce que l’intuition et le tâtonnement ne prouvent rien...
« Je ne mets dans tout cela rien du mien : je cherche, et pour mieux chercher, je me fais un instrument, je me fabrique un guide, j’attache un fil à la porte du labyrinthe où je m’enfonce. Puis je ne conteste jamais; je ne réfute personne, j’admets toutes les opinions, et je me contente de chercher ce qu’elles contiennent. Or, ce qu’elles contiennent nécessairement toutes est pour moi un principe vrai, un axiome, dont je cherche définitivement la raison dans un fait physiologique ou naturel, et duquel je pars •ensuite avec la même rigueur de déduction, pour fonder ma science, que j’en ai d’abord apporté dans mes inductions pour déterminer le principe.
« Je ne puis aujourd’hui t’en dire davantage : répondsmoi sur cet exposé, s’il suffit déjà à me faire entendre de toi, et présente-moi tes scrupules et tes difficultés. Songe qu’il s’agit ici de vérité rigoureusement démontrée, et non d’un roman d’imagination.
« Quant à la forme, bien que je raisonne de toutes choses absolument in abslraclo, le style et le développement ne manqueront ni de verdeur ni d’originalité, je l’espère. Tout cela, sur une matière brûlante, doit faire un ouvrage singulier... »
Il eût été, certes, curieux d’assister à la conception des Paroles d'un croyant et d’habiter dans l’âme d’un Lamennais au moment où il se décida à ce grand acte de déchirement et de révolte : ici, nous habitons véritablement avec Proudhon; nous le voyons tel qu’il était, avec sa confiance, avec son audace, avec sa bonne foi, avec son orgueil,
MÉMOIRE SUR LA PROPRIÉTÉ
avec ses accès aussi ùe découragement, avec ses souleurs et ses soudaines défaillances, avec ses graves tendresses et son apaisement au sein de l’amitié. Nous allons continuer de faire comme toucher du doigt au lecteur chacune des notes de cette organisation puissante, orageuse, sensible :
« (A M. Bergmann, 22 février 1840.) Le sujet de mon livre est le développement des propositions qui m’ont fait perdre le prix de l’Académie de Besançon 1. Cette fois, je ne chanterai pas des Gloria Patri;ce sera un véritable tocsin.
« Pourtant je m’interdis toute rhétorique, toute hyperbole, tout lieu commun : je compte, je suppute, je raisonne, j’examine, voilà, tout. Et, ce qui ne s’est jamais vu en philosophie, je crée une méthode d’investigation pour les problèmes sociaux et psychologiques comme les géomètres en créent pour les problèmes des mathématiques. Je ne dis rien de trop en annonçant que rien de pareil n’a été fait jusqu’à ce jour, pour la forme et pour le fond. Malheureusement, ce qui m’aura coûté bien du travail et bien des efforts de tête n’est guère à la portée du vulgaire des lecteurs, qui aime mieux les diatribes de Lamennais et compagnie. On ne comprend plus en France que l'invective, la personnalité, l’injure; on s’abreuve de calomnie, de fiel et de satire : ce sont les formes de la pensée. Pour les gens qu’on appelle lettrés, le cercle où ils se meuvent est si étroit, et leur arrogance si haute, qu’il n’y a pas moyen de s’entendre avec eux.
« Je serai bien aise de recevoir quelque lettre de toi ; si tu trouves une occasion, tâche d’en profiter, je te prie : car je t’avoue qu’un port de lettre m’incommode. Dis-moi si tu t’habitues au professorat... J’ai cru voir dans ta