Dans le Discours de la Célébration du Dimanche
p.-j. proudvün.
dernière lettre une teinte de tristesse et de mécontentement. Je serais peiné que tu eusses des chagrins; car je pense souvent que tu peux faire beaucoup pour la science, et je sais combien les peines de l’âme tuent la pensée, quand elles ne l’empêchent pas de naître. Parlemoi de toi et de tes espérances : je serai bien aise de savoir ce qui se passe dans ton esprit, et où te porte le flot de la science. Si j’avais des confidences à faire, elles seraient pour toi plus que pour tout autre; si tu étais ici, je te lirais chaque soir ce que j’ai fait dans le jour : sois un peu comme je voudrais être avec toi. Au feu de l’épreuve, mon âme s’épure, et je me détache de tout esprit de propriété scientifique et littéraire, aussi bien qu’industrielle : savoir avec certitude, le dire avec force, clarté et précision, c’est le seul bien où j’aspire, la dernière grâce que je demande à Dieu, puisqu’il me refuse tous les autres avantages. »
Admirable sentiment! aspiration élevée, où il était digne d’atteindre, mais à laquelle il ne lui était pas donné de se tenir ! En parlant ainsi, il se faisait illusion à lui-même; il ne se détachait pas autant qu’il le croyait; il n’aspirait pas seulement à dire avec force, clariï et précision ce qu’il pensait, il entendait bien le dire avec éclat, avec menace; il avait à exercer ses représailles contre l’inégalité qui l’écrasait; il n’allait pas se contenter de discuter la propriété, de la réfuter et de la nier par tous les arguments de la dialectique, il voulait encore la frapper au visage, pour ainsi dire, et la déshonorer. Dans la même lettre du 22 février, il disait :
« Voici quel sera le titre de mon nouvel ouvrage, sur
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lequel je désire que tu me gardes le secret : Qu’est-ce que la Propriété ? C’est le vol : ou Théorie de TÉqaliVé politique , civile et industrielle. Je le dédierai à l’Académie de Besançon. Ce titre est effrayant; mais il n’y aura pas moyen de mordre sur moi; je suis un démonstrateur, j’expose des faits : on ne punit plus aujourd’hui pour dire, sans blesser personne, des réalités même fâcheuses. Mais si le titre est alarmant, ce sera bien pis de l’ouvrage : si j’ai un éditeur habile et remuant, tu verras bientôt le public dans la consternation. Prends la proposition qui me sert de frontispice â la lettre, et attendstoi à la voir prouver par raison mathématique, ce qui est autrement concluant pour les hommes d’à présent que des preuves morales et métaphysiques. Nous verrons si ce qu’on a dit est vrai : que les vérités de l’arithmétique deviendraient douteuses si les hommes avaient intérêt à les nier.
« Prie Dieu que j’aie un libraire : c’est peut-être le salut de la nation. »
A ce dernier mot, vous souriez; je souris aussi. Mais du moins qu’on ne dise plus que Proudhon n’était pas convaincu, au fond, de la vertu et de l’efficacité de sa doctrine.
Il cherchait un libraire, mais il le cherchait à sa manière et sans faire fléchir l’orgueil et l’honneur de la pensée :
« J’ai déjà écrit à un libraire, qui n’a pas daigné me répondre. Les libraires en vogue sont des grands seigneurs qui méprisent singulièrement les auteurs inconnus. Je vais m’adresser à un autre qui, sans doute, ne me répondra pas davantage. Au reste, le ton que je prends avec •ces messieurs est peu engageant; mais j’aime mieux leur
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laisser des témoignages de fierté que de soumission. » (3 mai 1840.)
L’ami auquel il s’ouvrait ainsi, tout en marquant qu’il le comprenait, s’effrayait pour lui et lui adressait quelques observations; il lui représentait que, dans la voie où il s’engageait, il allait soulever contre lui toutes les puissances, déchaîner toutes les tempêtes, et que, dès le premier pas, il serait victime et martyr. Proudhon répondait :
« Je n’accepte pas la prophétie de martyre que tu me fais : tu juges trop mal de la rouerie du pouvoir, de l’ignorance du public et de la tyrannie exercée par les meneurs de l’opinion. Le premier a intérêt à laisser mourir la vérité; le second entend sans comprendre, et regarde sans voir; les autres ne se soucient guère que leur charlatanisme soit dévoilé. Non, non, je ne serai ni martyrisé, ni inquiété, ni même lu : l’Académie de Besançon continuera à penser que j’ai de l’originalité et de l’audace, mais que je suis homme à paradoxes; les plus sages me plaindront sincèrement de perdre si follement mes peines, et tout le monde à la fin me dira : « Te voilà bien avancé, beau réformateur! »
« Que dis-je? je ne souffrirai pas le martyre! En est-il un plus douloureux que l’oppression des fourbes et des sots? Ah ! si mon cœur saigne quelquefois, c’est de voir mon zèle inutile, et tous les efforts de ma raison vainement dépensés. Ma consolation est grande, j’en conviens : le suffrage de quelques hommes de cœur et d’intelligence tels que toi suffit pour me dédommager de tout. Mais n’est-il pas pénible de voir le malade refuser le remède, l’aveugle se refuser à l’oculiste, et l’art ainsi que la vérité devenir inutiles? »