ANXIÉTÉ, TROUBLE ET CONFIANCE. G
Il y a plus d’un martyre, plus d’une agonie morale célèbre et qui nous est très-présente : — il y a l’agonie de Pascal; — il y a l’agonie de Chateaubriand à Londres, malheureux, pauvre, avant l’idée du Génie du Christianisme , au lendemain de Y Essai sur les Révolutions ; — il y avait eu auparavant l’agonie de Bernardin de Saint- Pierre, rue Neuve-Saint-Étienne, à la veille des Etudes de la Nature, et ne sachant, dans sa vie précaire, s’il les pourrait mettre au jour; — il y a l’agonie ou la crise de Joufffoy à l’École normale, laquelle a produit une belle page et qu’il ne faut pas s’exagérer. Si vous en savez d’autres, rappelez-vous-les, marquez-vous-en les caractères et les différences : mais ici vous avez l’agonie non plus d’un chrétien, non plus d’un gentilhomme, non plus d’un artiste et d’un peintre, non plus d’un universitaire, non plus d’un fils de la bourgeoisie, mais d’un enfant du peuple (plus du peuple encore que Jean-Jacques), puissant par le cerveau, sentant sa force, croyant à son idée, à demi étouffé, brisé par les choses, révolté contre elles, et avide de se revancher à coups d’intelligence.
Il a rendu ce mélange de conviction et de souffrance en quelques lignes , que j’arrache d’une autre de ses correspondances du même temps :
« Voir et savoir est la vie des êtres pensants : mais que cette vie est dure! Depuis le jour où J. -J. Roussea écrivit
la profession de foi du Vicaire Savoyard , aucun homme, peut-être, n’a eu une conscience plus forte de la vérité de ses écrits; aucun n’a été livré à une tristesse plus profonde qu’est la mienne. »
Puis la joie venait, l’orgueil du novateur, le sentiment qu’il avait trouvé sa veine, qu’il avait dénoué le nœud :
« Laissons cela : mon ouvrage est fini, et j'avoue que j’en suis content. Je ne puis y penser sans un frémissement de terreur. Quand je songe à l’effet qu’il produirait infailliblement, publié par un Arago, j’éprouve les mêmes palpitations qu’un Fiesclii à la veille de faire partir une machine infernale. Jusqu’au moment où j’entrepris de connaître à fond la pierre angulaire de la politique, je n’en avais réellement aucune idée; j’étais à cet égard, dans les mêmes ténèbres où sont plongés tous mes semblables, depuis le chiffonnier jusqu’aux Merlin et aux Portalis. Depuis plusieurs années, des doutes, des lueurs incertaines, de fugitives clartés agitaient mon esprit : je me suis mis à l’étude, et j’ai vu mes efforts couronnés du succès. La vérité se montre à qui la cherche : mais il faut savoir la chercher. Elle exige des efforts, des soins, de l’opiniâtreté, de la bonne foi, et une grande défiance de notre raison : combien de fois j’ai dû me corriger moimême! Grâce au ciel, je crois désormais que, hors le style et quelques points relatifs à l’érudition, aucune proposition avancée par moi ne peut être reprise. Nous avons un principe pour la science sociale : reste à la faire maintenant...
« Tu dois rire en me voyant cette extraordinaire confiance : c’est, mon ami, que je ne connais rien dans les sciences dont la découverte ait jamais produit un effet pareil à celui que la lecture de mon ouvrage est capable