LENDEMAIN DE LA PUBLICATION
imprimer pour moi et pour mes amis, n’attendant rien de personne. Je recevrai avec plaisir tes observations et tes conseils; j’en sens tout le oesoin : j’ai travaillé cette année sans conversation, sans être jamais échauffé par une intelligence. J’ai vécu dans le vide : je crains bien que tu ne t’en aperçoives. Pour fuir l’inanité, je rechercherai désormais la solitude...
« L’ouvrage que je viens de terminer m’a fait naître quelques idées sur le style et l’art d’écrire, que j’ai dessein de mettre une autre fois en pratique : je commence à sentir que je pourrais être quelque chose comme écrivain. Désormais je travaillerai plus lentement, et je me déferai de la sotte présomption de croire que mes idées ne peuvent être retardées dans leur publication par des soins de forme et d’exposition, sans que la vérité et le bien public soient compromis... »
Si l’opinion, à Paris, y mit du temps, et si les journaux y pensèrent à deux fois avant de se prononcer, l’Académie de Besançon, à qui le Mémoire était dédié par une sorte de lettre-préface passablement ironique, et qui se voyait mise en cause par l’audace de son pensionnaire, prit l’affaire à cœur et l’évoqua avec toute la vivacité qu’on peut imaginer. Soyons justes, il faut convenir qu’une Académie avait quelque raison de s’émouvoir lorsqu’elle était publiquement interpellée par des paroles comme celles-ci :
« Pourquoi ne l’avouerais-je pas, messieurs? j’ai ambitionné vos suffrages et recherché le titre de votre pensionnaire, en haine de tout ce qui existe et avec des projets de destruction ; j’achèverai ce cours d’étude dans un esprit de philosophie calme et résignée. L’intelligence de
la vérité m’a rendu plus de sang-froid que le sentiment de l’oppression ne m’avait donné de colère...
« Puissiez-vous, messieurs, vouloir l’égalité comme je la veux moi-même; puissiez-vous, pour l’éternel bonheur de notre patrie, en devenir les propagateurs et les hérauts; puissé-je être le dernier de vos pensionnaires! C’est, de tous les vœux que je puis former, le plus digne de vous, messieurs, et le plus honorable pour moi. »
Maintenant nous allons suivre, cl’après le récit de Proudhon lui-même, toutes les phases de son procès académique. On en rabattra ce qui convient, et on fera, dans sa relation, la part de l’accusé qui s’étonne et qui s’irrite d’être, à son tour, mis en cause. Arrivé dans le pays, il écrivait, le 22 juillet 1840) :
« L’effet de mon livre sur l’Académie a été terrible pour moi : on a crié au scandale, à l’ingratitude; le père Droz, qui se trouvait à Besançon dans le temps de la réception de l’ouvrage, a fait une larmoyante homélie qui a indigné (contre moi) tout le monde1. Je suis un
1. On ne doit pas prendre à la lettre quelques expressions de colère qui se rencontrent sous la plume de Proudhon au sujet du respectable Droz; le vrai de leurs relations, le fin mol, c’est qu’ils étaient, je l’ai dit, des esprits antipathiques; et Proudhon, dans une autre lettre, antérieure seulement de trois semaines à celle-ci, le reconnaissait parfaitement quand il disait : « Le père Droz est parti depuis le 7 juin et ne rentrera à Paris qu’après mon départ;
ne le reverrai plus. Cet homme est bon, honnête et plein de bienveillance pour moi; mais c’est bien l’esprit le plus antiphilosophique, le génie le moins scientifique qui fut jamais. Nous ne pouvons nous entendre. D’ailleurs, il désespère de moi; je le vois, je le sais; il me le fait entendre assez clairement; il m’est trop