RETOUR A PARIS A PIED
faire aux spectacles variés qui se déroulent devant vos yeux ; qui, en descendant de voiture, n’avez en tout lieu qu’à visiter les galeries de tableaux, à courir les théâtres ; qui assist z commodément au jeu de la vie, et voyez en quelque sorte venir audevant de vous l’étude facile confondue avec le plaisir; soyez moins sévères pour un âpre contradicteur; admettez que la philosophie d’un homme, d’une tête, si ferme qu’elle soit, a droit de se ressentir de cet état de labeur et de peine qui est celui de l’immense majorité de nos semblables : les voyages pédestres de Jean-Jacques furent sans doute pour beaucoup dans sa façon de voir et de sentir; mais ici, ce sont plus que de longues excursions où l’on va à l’aventure et tout en rêvant, ce sont des marches nécessaires et forcées. Le lendemain d’un tel voyage, si l’on se met à écrire, les jambes doivent vous remonter, ce me semble, dans le cerveau. Cela, me dit quelqu’un, ne laisse pas de changer un peu les points de vue, même en économie politique.
Proudhon, qui avait la noble pudeur virile et qui, de tous les hommes, était le moins disposé à étaler sa souffrance ; qui se contentait de dire aux pires moments : « Je sais ce que c’est que la misère, j’y ai vécu ; » Proudhon se rendait pourtant compte de l’effet inévitable que de pareilles circonstances produisaient sur sa manière, sinon de penser, au moins d’écrire. Ackermann, vers ce temps, lui ayant adressé de Berlin des critiques
détaillées sur son Mémoire, et particulièrement sur le ton dont il l’avait pris avec le public, il répondait de Paris (15 novembre 18Æ0) :
« Vos critiques sont judicieuses; tout le monde mêles a faites, et je ne puis avoir raison contre tout le monde. J’ai d’autant plus tort dans la forme de mon argumentation que ma dialectique est invincible, et que deux éléments, omis jusqu’à ce jour par les économistes dans leurs spéculations politiques et industrielles, et rétablis par moi, renversent de fond en comble toute notre jurisprudence et notre police administrative. Je n’ai qu’une excuse : quand un homme, à près de trente-deux ans, est dans un état voisin de l’indigence sans qu’il y ait de sa faute; quand il vient à découvrir tout à coup, par ses méditations, que la cause de tant de crimes et de misères est tout entière dans une erreur de compte, dans une mauvaise comptabilité; quand, en même temps, il croit remarquer chez les avocats du privilège plus d’impudence et de mauvaise foi que d’incapacité et de bêtise, il est bien difficile que sa bile ne s’allume et que son style ne se sente des fureurs de son âme b Vous en parlez à votre aise, vous, artiste, pour qui tout ce qui s’écrit ne semble être que matière d’exercice et sujet de rhétorique; tandis que je souffre, que je bouillonne, que je tempête, vous mesurez mes phrases, vous passez à l’étamine quelques expressions un peu dures; vous vous étonnez de me trouver moins poli qu’un Voltaire, un Hamilton, un Suard, etc. Hé! laissez un peu vos littérateurs courtisans et millionnaires, et regardez au-dessous de vous; regardez-vous vous-même , et dites-moi si votre propre condition ne m’est pas une suffisante excuse 1 2 ? »
1. La même idée se trouve reproduite presque textuellement dans le deuxième Mémoire sur la Propriété ou Lettre à M. Blanqui.
2. Je retrouve encore dans la même lettre une de ces notes dou-