DÉLAISSEMENT MORAL
Il promettait toutefois de se corriger et se flattait de prendre assez sur lui et sur ses ressentiments pour dorer la pilule, comme on dit, et pour faire passer sous une forme plus ménagée et plus douce des vérités qui avaient révolté une première fois dans leur entière crudité :
« Quoi qu’il en soit, je vais changer de batterie; désormais, au lieu de tremper mes flèches dans le vinaigre, je les tremperai dans l’huile : la blessure sera moins cuisante, mais plus sûrement mortelle. Le père Weiss me disait comme vous : « Mon cher ami, vous faites tort à votre cause par votre manière de la défendre; avez-vous oublié le mot de Henri IV : on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu’avec cent tonneaux de vinaigre? » — «11 ne s’agit pas de prendre des mouches, lui dis-je, il s’agit de les tuer. » Cette boutade fit rire notre excellent bibliothécaire, qui vaut à lui seul dix fois son Académie. Enfin, cela est dit, je vais me réformer. »
Proudhon ne comptait pas assez avec son tempérament, ou plutôt il se sentait partagé et l’on voit très-nettement, ce me semble, à recueillir ses confidences, combien il eût été possible qu’à un certain moment, sous l’empire d’autres circonstances, il se décidât autrement qu’il ne fit et que,
loureuses que nous avons entendues déjà sur son isolement moral : « Je suis maintenant presque sans société : n’allant plus chez M. Droz, craignant d’aller chez M. Cuvier, de peur d’y rencontrer des habitués de mon ex-tuteur académique, à cent lieues de Bergmann, à quatre cents de vous, veuf de Fallot, dont le souvenir ne me fut jamais plus cuisant, je tombe par moments dans un délaissement inexprimable. »
SG
P. -J. PlïOUDlION.
le l)ut restant le même, il prît un chemin différent :
« Pour les inélégances et les brutalités de détail, disait-il, je ne m’en effraye pas : avant d’être forgeron, il faut qu’un apprenti brûle bien des kilogrammes de fer. Il est des choses dont je ne me corrigerai que par l’habitude du métier : seulement il est malheureux que je débute par des questions si importantes. »
11 sentait ce qui lui manquait au fond ; il était avide d’étudier et d’approfondir. Son ami Bergmann lui avait fait remarquer que, dans son premier Mémoire, la philosophie, la recherche psychologique de l’idée de juste et d’injuste était rejetée et comme reléguée à la suite, dans le dernier chapitre, au lieu d’être en tête et de précéder, comme cela aurait dû être naturellement. En pareille matière sociale, il semble que la raison morale doive primer le calcul arithmétique, même le plus exact. En un mot, l’économie politique estelle une science de calcul ou une science morale ? Proudhon averti ne se le fit pas dire deux fois : il comprit parfaitement que c’est à la morale à établir les principes de la justice et que, ces principes une fois acceptés, le calcul ensuite en fait simplement l’application et, en quelque sorte, la répartition entre les divers membres de la société. « Oui, écrivait— il à son ami, je donne les mains à tes critiques... Oui, les idées présentées dans ce chapitre V demandent d’autres développements;