‹ P. J. ProudhonChapitre 31 sur 95 · LE SAVANT ET L’ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

LE SAVANT ET L’ÉCRIVAIN

excessive ou même chimérique, elle n’est pas moins grande en soi et digne par tout un côté d’occuper une intelligence élevée et sévère. Voilà pour le Savant.

Quant à l’écrivain, il est assez généralement reconnu dans Proudhon ; il se forma par degrés, mais assez vite. C’est dans la polémique surtout qu’il éclate et se manifeste : son talent s’y plaisait. 11 aimait la guerre et la guerre l'aimait. Proudhon a de lui-même une bonne langue, forte et saine, puisée aux meilleures sources ; il sait bien le latin; il écrit avec analogie et propriété dans le sens direct de l’étymologie et de la racine. Toutes ses acceptions des mots sont exactes et justes. Il est peu original quand il veut faire de l’éloquence proprement dite et des apostrophes ou allocutions à la Jean-Jacques; mais dans le corps à corps de

ses trois fameuses lois, et Dieu sait la masse énorme de calculs et do chiffres qu’il lui fallut faire pour cette fameuse découverte. Eli Lien, pour comprendre quelque chose au mouvement social, il faut pareillement passer par une série d’opérations, non algébriques, mais métaphysiques. Ce que j’ai fait me convainc que tout est à faire encore dans cette science si décriée sous le nom de métaphysique, et me persuade aussi que je suis dans la bonne voie; mais le public, où est-il? » Il faut savoir qu’il donne un sens particulier à ce mot de métaphysique, de laquelle il fait comme le faisceau des lois les plus générales et une méthode supérieure de vérification : « Selon moi, les matériaux de la métaphysique lui sont donnés par les autres sciences, en sorte que, pour être métaphysicien, il faut commencer par savoir quelque chose, et que celui qui prétend faire de la métaphysique en dehors de toute science est un homme, comme dit saint Paul, sic ut œs sonaus aut cymbalum tinniens. » (Lettre à ISergmann, du 10 novembre 1810.)

la lutte et de la polémique, il a des expressions trouvées et de la plus neuve vigueur. Quand il s’attaque aux hommes, il les démolit encore plus sûrement que les doctrines. Sa familiarité première avec la Bible, qui a été son principal livre classique, lui suggère, plus qu’à aucun écrivain laïque de notre pays, où on lit si peu la Bible, des allusions, des images fréquentes qu’il applique à notre temps en toute énergie et franchise. Il s’abusait un peu lorsqu’il se croyait capable d’une éloquence douce et persuasive , et que, préparant son second Mémoire, il disait :

« Dans ce second Mémoire, je parlerai plus souvent au sentiment et à l’imagination : je revêtirai de couleur, de chair et de sang cette dialectique décharnée qui fatigue, et que peu d’esprits peuvent supporter. Je ferai ressortir cette pensée fondamentale de mon premier Mémoire, que tous les maux de l’humanité viennent primitivement d’une simple erreur de compte (soit de l’inégalité de répartition des biens, d’après l’inégalité des facultés, soit surtout de Y appropriation du produit collectif par un seul individu)-, je m'efforcerai de répandre plus de charme et d’éloquence dans ma diction; en un mot, je tâcherai de prendre les hommes par la persuasion après les avoir ébranlés par le raisonnement. »

On sourit involontairement de l’entendre parler ainsi à l’avance de ce second écrit, qui ne tranchera sur le premier que par une guerre plus vive aux noms propres, et se promettre d’y faire preuve d’un complet changement de manière :

LE SAVANT ET L’ÉCRIVAIN. Ot

« Je désire donner à mon second Mémoire autant d’aménité, de politesse, de grâces insinuantes, qu’il y a de colère et de rudesse dans le premier. Je sens aujourd'hui que je me suis fait tort par ma violence, et je veux tâcher de le réparer. Je déplore ce malheur d’autant plusqu’en vérité je me trouve, après lecture, trop fort pour avoir besoin de gros mots 1. »

La plupart de ces belles résolutions devaient s’évanouir dans le combat. En présence des adversaires, Proudhon ne se tenait pas, et l’amour de Y art, comme il disait (entendez l’art de la guerre), l’emportait bientôt en pleine mêlée.

Les conditions matérielles où il vivait étaient trop pénibles aussi pour laisser jour aux qualités séduisantes, quand mêmela nature s’y serait prêtée. Il avait à s’imposer pour vivre de lourdes besognes et des corvées. Quand il s’était vu à la veille d’être

1. Lettre à Bergmann, du 10 novembre 1840. — Il redisait la même chose à Ackcrmann, dans une lettre du 15 novembre; ces concordances prouvent une fois de plus sa pleine sincérité : « Je viens, après trois mois, de me relire pour la première fois, et voici ce que j’ai remarqué dans mon ouvrage (le premier Mémoire sur la Propriété). Il est beaucoup plus savant que je ne croyais le faire lorsque j’y travaillais; c’est proprement un traité d' algèbre métaphysique, comme il n’en a peut-être pas encore paru. Il y a là une si grande masse d’idées faisant corps, et si bien enchaînées, qu’il ne faut pas peu d’attention pour en suivre le fil et en saisir l’unité. Par-ci par-là des morceaux assez bien écrits, quelquefois de l’éloquence, en général une grande précision métaphysique et une méthode invulnérable. Je trouve, avec Bergmann, le cinquième chapitre moins travaillé, quoique renfermant plus de faits nouveaux que les autres. Enfin, l’auteur me semble assez fort pour pouvoir se passer désormais de l’ironie, du sarcasme, de l’invective, et en général de toute la mitraille déclamatoire. »

privé du dernier semestre de sa pension académique, il avait dû songer à se procurer d’autres ressources. Il en avait trouvé dans une occupation assez singulière. « Récemment, écrivait-il à un ami (1er janvier 1841), on m’a proposé d’entrer chez un juge-auteur en qualité de secrétaire : dix-huit cents à deux mille francs, six heures de travail par jour. » Il hésita d’abord et finit par accepter. Il est plaisant de l’entendre définir sa position nouvelle :

« D’économiste que j’étais, me voilà devenu criminaliste. Je vais travailler de chambrée avec un magistrat de Paris, qui a envie d’être député, et qui désire se recommander par un bon ouvrage : la philosophie va encore agir sur les esprits d’une manière nouvelle. J’ai affaire à un brave homme, qui a pleine confiance en moi, et qui, sauf quelques misères auxquelles il attache beaucoup d’importance, me laissera exposer une partie de mes idées. J’apprendrai donc ici des choses nouvelles, un peu de pratique; je me frotterai un peu plus au monde, et je gagnerai quelque argent. A dater du 8 février, je serai installé chez mon patron, rue Saint-Benoît (derrière la rue Saint-Germain-des-Prés), n° 18 b »

Le livre du magistrat n’a point paru ; c’est presque à regretter, on y aurait trouvé le germe de plusd’une proposition proudhonienne, que l’auteur réel y a déposée et dont l’auteur putatif ne soupçonnait pas à première vue les conséquences. La méfiance ne vint que plus tard. Proudhon, qui

Page 1