‹ P. J. ProudhonChapitre 32 sur 95 · Proudhon habitait auparavant rue Jacob · texte numérisé non relu

Proudhon habitait auparavant rue Jacob

Servage intellectuel.

n’avait d’ailleurs nullement à se plaindre de cet amateur-acquéreur de science, s’était réservé, tout en lui en donnant pour son argent, d’y mettre sa marque en plus d’un coin et même de jouir plus tard de ses malices. Que voulez-vous V la servitude et l’oppression enseignent la ruse1.

1. Je puis donner quelques-uns des jugements de Proudlion sur le patron en l’honneur duquel il travaillait : c’est la revanche de l’exploité sur celui qu’à tort ou à raison il considérait comme l’exploiteur. Le pauvre homme ne se doutait pas à quel observateur il s’était livré : pendant le temps que dura cette sorte de servage intellectuel, Proudlion revient plus d’une fois sur son compte, et il parle de lui dans ses lettres d’un ton de vérité et de gaieté mordante; sans avoir vu le modèle, on sent que c’est vivant et ressemblant ; « J’ai affaire à un assez brave homme, totalement

dépourvu de génie, mais qui se pique d’esprit . Il s’est mis en

tête de devenir auteur, afin de parvenir soit à la présidence dans un tribunal, soit à la députation. Mais il est incapable cfe quoi que ce soit; il lui fallait un aide qui prêtât la science et les idées, tandis que lui fournirait son nom. Tu te rappelles en quelle circonstance j’ai accepté cette singulière corvée. Mon particulier veut faire le libéral, l'homme à idées larges et généreuses ; mais il n’aime ni l’égalité ni la souveraineté du peuple; il se déclare aristocrate et traite volontiers les radicaux de charlatans et d’escrocs .

« Voici comment nous travaillons : je fournis sur chaque chapitre ma philosophie, mes idées, etc., etc., et lui brode quelques fadeurs de pratique ou quelques billevesées, qui lui passent par le cerveau et qu’il croit des choses nouvelles et descendues du Ciel. Il n’a rien lu, et, avec une heureuse mémoire, ne sait que du droit romain ou gallican et des vers.

« Généralement, ma philosophie et vies idées lui paraissent fort ingénieuses, belles, intéressantes, neuves; ce ne sont pourtant que des transformations des diverses propositions de mon livre sur la Propriété. Pou faire accepter à cet homme les doctrines les plus opposées à ses instincts, ri suffit de lui présenter sous un aspect particulier ce que, l’année prochaine, tu me verras généra-

P.-J. PKODDIION.

Si les amis ne ménagèrent pas à Proudhon les avis et les conseils sur son premier Mémoire, la

liser avec une effroyable rigueur. Je suis donc ici comme Satan auprès de notre première mère . »

Dans une lettre à un autre ami, Ackermann, il explique encore mieux en quoi consiste son rôle de diable, et il fait un nouveau croquis de l'original :

« Mon patron est, de sa nature, assez aristocrate; mais il voudrait être député, et, pour cela, il veut se montrer libéral, progressif, ami de la liberté et de la justice, surtout neuf en quelque chose. D’un autre côté, ce n’est pas un de ces esprits généralisateurs qui, sur une face qui leur est présentée, découvrent de suite un système. Comme la plupart des hommes, même des savants, mon patron ne va jamais, par induction, du particulier au général. C’est sur cela que je bâtis mon petit projet. Je lui façonne le mieux du monde un système complet de réforme judiciaire et d’organisation pour la magistrature, système qu’il ne comprend qu’en partie, mais qu’il trouve parfois si juste qu'il s’imagine l’avoir découvert et me dit à moi-môme : « N'est-ce pas que je vous ai donné là une bonne idée? » Or il faut vous dire que ce système n'est qu’une application particulière d’une critique générale de la Charte et de nos institutions politiques que je publierai l’année prochaine. Je fais un véritable Sic vos non vobis, que moi seul je puis achever; et il sera curieux, quand vingt journalistes auront vanté le livre de mon bourgeois, quand on en aura admiré la méthode, l’économie, la philosophie, de me voir sommer l’auteur d’aller jusqu’au bout de ses principes, et de réaliser les promesses que je lui fais faire de temps en temps. » Il convient de bien entendre ce mot de sommer; Proudhon l’explique aussitôt : « Mon plan, j’espère que vous le comprenez, dit-il, n’est pas de mystifier un homme qui, au fond, est honnête, qui a beaucoup d'rspnt. mais point d'intelligence, chose que je n’aurais pas crue possible auparavant. » Ce que Proudhon compte faire, c’est, dans quelque sienne publication, de parler du livre, de louer l’auteur, le soi-disant auteur, de prendre acte de ses paroles, de scs prin cipes, d’en montrer les conséquences rigoureuses, et de se faire, au besoin, une autorité d’un magistrat estimé pour sa science. Ce sont des ruses d'Ésope. — Dans une troisième branche de Correspon-

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