‹ P. J. ProudhonChapitre 36 sur 95 · CE QU’IL PENSAIT DES FEMMES · texte numérisé non relu

CE QU’IL PENSAIT DES FEMMES

On voit quels sentiments virils, étrangers à l’amour même, se mêlaient jusque dans les déclarations passionnées de ce jeune Spartacus ; — car Proudhon est bien un Spartacus de l’intelligence.

11 avait pourtant, dans cet ordre même de pensées, et il trouvait, à l’occasion, de ces délicatesses morales que connaissent seules les âmes saines. Un jour qu’un autre de ses amis les plus chers avait rencontré un obstacle dans l’accomplissement de ses vœux, et paraissait à la veille d’une déception de cœur, Proudhon lui écrivait pour le consoler (1er janvier 1841 ) :

« Je regrette que tes amours n’aient pas été suivies d’un plus heureux succès, d’abord, parce que je voudrais te savoir heureux et content, et qu’une femme sied mieux à un savant qu’à un bourgeois épais d’intelligence, grossier par le cœur, et dissipé. Toutefois, je m’en console par une réflexion que, sans doute, tu n’aurais pas faite : c’est que les premières amours , qui , dans les âmes chastes, laissent des traces si profondes, ont souvent le mérite de préparer un bonheur plus solide pour un second attachement. En général, mon cher ami, les jeunes amants ne savent pas être heureux de leur amour et jouir convenablement d’eux-mêmes : ils s’adorent assez niaisement; mais leur âme a plus de vivacité et de flamme que de vraie chaleur; souvent ils s’ignorent et ne savent pas tout ce qu’ils valent réciproquement; en un mot, l’art, le savoir manque à leur passion. Ce n’est point le raffinement de la volupté que j’entends te prêcher ici ; c’est tout simplement la science d’aimer et d’être aimé. Ce que tu me dis delà jeune personne me prouve qu’elle devait être bien novice, et ce que je sais de toi me fait croire qu’elle

n’aurait pas trouvé un instituteur fort habile. Allons! mon ami, courage! rien n’est plus doux et plus beau que les prémices d’une vierge; mais cela peut se concilier avec la raison et l’intelligence. Tu auras mieux que ce qui t’échappe, si tu ne renonces pas sottement à ce qui t’est dû. — D’où suis-je si savant, demanderas-tu, moi qui n’ai point de femme? C’est d’avoir eu, très-jeune, un amour honnête, et d’avoir vieilli par-dessus. Dans quelque temps, tu en sacras autant que moi. »

Ces quelques traits suffisent pour nous édifier sur ce caractère original de la jeunesse de Proudhon. 11 sut maintenir de tout temps l’intégrité de son être moral et la force entière de son intelligence. La volupté, on l’a remarqué, est un grand agent de dissolution pour la foi, et elle inocule plus ou moins le scepticisme. La vague tristesse qui sort, a-t-on dit, et s’exhale comme un parfum de mort du sein des plaisirs, cette lassitude énervante et découragée, n’est pas seulement un trouble pour ce qui est du sentiment, elle réagit aussi sur la chaîne des idées. Le principe de certitude en nous s’en trouve à la longue atteint et déconcerté. Il y a dérivatif à l’austérité des croyances. Proudhon fut exempt de ces faiblesses; pour parler la langue de Rivarol ou de Chamfort, des deux hommes qui lui ressemblent le moins, je dirai qu’il n’ouvrit aucun cautère à ses convictions. S’amollir ou se distraire, pour lui c’était se corrompre. Laborieux, occupé, écrasé, portant sa charge et celle de ses frères les déshérités, manquant de loisir, raisonnant sans.

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trêve et sans rêve, il fut logique en cela aussi : il eut l’effémination en horreur. 11 avait pitié des êtres faibles que séduit le romanesque; il avait dégoût de ces autres diversions qu’il ne distinguait pas du vice. Ce Samson était à l’épreuve des Dalila. Sa nature rude et franche, rustique au dehors, délicate au fond, était faite pour les devoirs et les vertus dans l’ordre domestique , pour le mariage et la paternité.

A son ami Bergmann, qui venait de se marier, et qui lui faisait part de ses joies d’intérieur, il écrivait en le félicitant, le 23 janvier 18A2 :

« J’ai lu ta lettre avec grand plaisir, et je suis vraiment heureux de ton bonheur domestique. Je sais depuis longtemps qu’une intelligence au-dessus de l’ordinaire ne va pas sans une grande sensibilité; et tel qui paraît calme et réservé ne dit pas tout ce qu’il éprouve. Sois donc heureux, autant qu’un honnête et savant homme peut l’être; sache entretenir et augmenter ton bonheur ; la part qu’un homme peut prendre aux affaires de ce monde est si petite en comparaison de celle qu’il lui reste à donner à ses intérêts, que c’est folie, je le dis sans prêcher l’égoïsme, de vouloir sacrifier un bien-être facile et sûr à de vaines spéculations de science ou de dévouement. Réjouis-toi , dit Salomon, avec l’épouse de ta jeunesse; puis adore Dieu et exerce ton âme dans la contemplation de ses œuvres. La science ne peut manquer de se faire, sans que nous nous fassions périr pour elle : la violence, si elle conduit au royaume éternel, fait avorter souvent la vérité. Rien de trop, rien avant le temps; chacun pour son bonheur, et tous pour l’étude : ce sont les préceptes de la Sagesse. »

SOi

On voit que si lui-même il ne pratiqua pas toujours la sagesse, ce n’était pas faute de la sentir et de la comprendre ; mais il avait son génie, son démon.

Quant à ce qui est de l’amour en soi, de l’amourpassion envisagé indépendamment de la paternité et de la famille, il le comptait fort peu; il le considérait comme un mal de saison, une chaleur essentiellement passagère, indigne d’occuper un être pensant. A son ami Ackermann, âgé de trente et un ans, et à la veille de se marier, qui était amoureux et qui le laissait voir, il écrivait :

« Vous êtes au moment de la vie où l’amour nous poinct davantage : après, cela diminue. Tout cela n’est rien : voir, savoir, formuler le beau et le vrai, c’est cela qui est tout. »

11 disait là le dernier mot de sa nature austère, qui ne sentait nul besoin d’être distraite ni amusée 1.

•1. Physiquement même, si l’on ose ainsi parler, Proudhon avait des idées particulières sur le rôle des sens, sur l’empire qu’exercent à leur égard la volonté et un régime laborieux, honnête. Dans une lettre à M. Joseph Garnier l’économiste, partisan de Malthus et de la théorie qui recommande au bon sens de l’homme la mesure et la réserve jusque dans le mariage, Proudhon écrivait, à la date du 23 février 1844 : « . Tout ce que l’on a écrit à ce sujet m’in¬

spire un profond dégoût, une inexprimable pitié. Je suis donc comme vous, monsieur, malthusien, et malthusien renforcé; c’està-dire que je m’en réfère exclusivement à Vabstinence en ce qui touche la population. Je vous avouerai de plus, si vous voulez, que je crois, pour l’avenir, à d’autres mœurs que les nôtres, à une spi-

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