‹ P. J. ProudhonChapitre 39 sur 95 · PÉRIL ÉVITÉ; MODÉRATION RELATIVE · texte numérisé non relu

PÉRIL ÉVITÉ; MODÉRATION RELATIVE

Franche-Comté. J’oubliais de vous dire que j’ai couru un immense danger à l’occasion de mon premier Mémoire, qui a été cité dans tous les procès politiques, de compagnie avec ce que le radicalisme produit de plus abominable. C’est à Blanqui que je dois d’avoir été ménagé. Le ministère, le Conseil d’État, l’Académie, le parquet, tout poussait des cris de rage. Enfin me voilà; je passerai à force de science et de métaphysique, de précautions et de bon sens. »

11 était sur la voie, pas autant qu’il le supposait, et il n’y resta pas longtemps. — Que si, impatienté de me voir procéder toujours par citations, on me demandait mon avis, à moi, sur ce second Mémoire de Proudhon, je dirais sans hésiter que je partage presque entièrement l’opinion de M. Blanqui. Tant que Proudhon ne fait que montrer que le grand fait et l’institution de la propriété est en train de se transformer et de se modifier sur une échelle de plus en plus variable et mobile; qu’en bien des circonstances réputées légitimes, il n’est plus tenu compte de cette religion antique, inviolable, où se fondait

de défendre ma rédaction : c’est de rompre nos engagements le jour que vous voudrez, de reprendre votre argent et du me rendre mes manuscrits. — Quoi qu’il en soit de votre résolution, je ne m’en regarderai pas moins, et sous plusieurs rapports, comme votre obligé; en conséquence, je vous prie, monsieur, d’agréer mes salutations ainsi que l’expression de ma reconnaissance. » En laissant donc pour ce qu’elles valent les plaisanteries et ies malices restées sans effet aux dépens d’un homme aujourd’hui oublié, il y a un seul fait qui subsiste pour nous dans cette relation de Proudhon avec le magistrat et qui est par lui-même suffisamment ironique : une intelligence supérieure aux gages d’une intelligence inférieure.

le vieux droit; que la statue du dieu Terme se déplace de plus en plus aisément de nos jours, sitôt que l’intérêt public ou la convenance administrative l’exigent; que cela est vrai des diverses espèces de propriétés ; que les conversions de rentes par l’État, en temps opportun, ne sont plus considérées comme illicites que par des esprits arriérés; que l’impôt n’étant jamais mieux justifié aux yeux de tous que lorsqu’il porte sur des objets de luxe, il tend implicitement à devenir progressif et à s’attaquer surtout aux riches ; — tant que Proudhon s’attache à faire comprendre que, pour établir l’égalité entre les hommes ou du moins pour déterminer la pente directe cà l’égalité, il suffirait sans doute de généraliser le principe des sociétés d’assurance, d’exploitation et de commerce, et que ce mode de société particulière et inverse de l’autre tend à se développer et à se multiplier, comme par noyaux, au sein de la grande société qui porte ainsi son germe destructeur, ou son correctif si vous aimez mieux ; — quand il insisterait encore sur ce fait moral qu’il est de moins en moins permis ou honorable à l’homme riche, à l’héritier, maître absolu d’un instrument de production, terre ou capital, de ne rien faire, d’être ce qu’on appelle inutile, et de se borner à jouir du produit de son instrument en privilégié, sans mettre la main à l’œuvre; à quoi il aurait pu ajouter encore que justice se fait d’ailleurs, tôt ou tard, à qui vit oisif, et que les passions, les caprices et les vices, joints

PÉRIL ÉVITÉ; MODÉRATION RELATIVE. 12î à l’égalité de partage, ont bientôt réduit , entamé, et, après une ou deux générations, dissipé ou dispersé ces fonds de biens accumulés qu’on croyait inépuisables; — tant qu’il se complaît à indiquer cette conspiration générale des mœurs, des coutumes, des lois elles-mêmes, contre la propriété entendue au sens romain ou féodal et réputée immuable ou perpétuelle, il est dans le vrai et dans le courant du possible. Il est encore dans le vrai quand il dénonce les contradictions et les faiblesses de la plupart de ceux qui prétendent asseoir a priori le droit de propriété, et quand il les met aux prises entre eux. Mais, lorsqu’il prétend avoir par devers lui, en matière sociale, « une méthode d’investigation et de probation infaillible, » et que les autres n’ont pas; lorsqu’il se flatte d’avoir trouvé, pour tout ce qui concerne la propriété et la justice, « une formule qui rend raison de toutes les variétés législatives et qui donne la clef de tous les problèmes, » il s’abuse. Là est la pierre d’achoppement et le heurt. Il serre de trop près l’histoire et veut lui faire rendre plus qu’elle ne contient. L’histoire proprement dite, bien qu’il l’eût étudiée dans un but et par tranches, selon les coupes et les directions qui lui convenaient à une certaine heure, tenait naturellement fort peu de place chez cet esprit raisonneur, organisateur; la logique était tout; il s’était logé dans la tète un absolu de vérité; il méconnaissait l’éternel à peu près des choses humaines et la marche boiteuse des sociétés.

11 faut sans doute marcher du côté où l’on va; mais il n’est pas nécessaire d’y courir, ni surtout d'y pousser si fort les autres qu’on en vienne à les effrayer à son tour et à les faire reculer. Il touchait, d’ailleurs, à tout dans ce pamphlet, très-spirituel et incisif : aux fortifications de Paris, à M. Thiers et à Carrel, aux fouriéristes, aux philosophes (à propos de leur critérium ou principe de certitude), à Lamennais, dont l'Esquisse de Philosophie venait de paraître, et dont il mettait hardiment cà nu le commun, le réchauffé et l’excessive médiocrité comme penseur; en revanche, il le faisait plus poète qu’il n’était : c’est un orateur, la plume à la main, que Lamennais, un déclamateur éloquent et véhément.

Si l’on voulait citer, il y aurait à tirer de ce second Mémoire de Proudhon d’excellents passages, notamment un morceau plein de verve, où il répond à ceux qui l’accusaient d’avoir été fouriériste un instant; il déclarait, ne point s’en souvenir :

« Toutefois, s’écriait-il, je ne me défends pas même de l’avoir été; car, puisqu’on l’affirme, il faut bien que cela soit. Mais, Monsieur, ce que mes ex-confrères ne savent pas, et qui vous étonnera sans doute, c’est que j’ai été bien d’autres choses : tour à tour protestant, papiste, arien et semi-arien, manichéen, gnostique, adamitemême et préadamite, que sais-je? pélagien, socinien, antitrinitaire, néo-chrétien; voilà pour la religion : — idéaliste, panthéiste, platonicien, cartésien, éclectique (c’est une espèce de juste-milieu), monarîhique, aristocrate, con-

passages Eloquents.

stitutionnel, babouviste et communiste; voici pour la philosophie et la politique; — j'ai parcouru toute une encyclopédie de systèmes ; jugez, Monsieur, s’il est surprenant qu’à travers tout cela je me sois trouvé un instant fouriériste. Pour moi, je n’en suis nullement surpris, bien qu’à présent je ne m’en souvienne pas. Ce qui est sûr, c’est que le paroxysme de mes superstitions et crédulités tombe précisément dans cette période de ma vie pendant laquelle on me reproche d’avoir été fouriériste. Présentement, je suis tout autre : mon esprit ne se soumet plus qu’à ce qui lui est démontré, non par syllogismes, analogies ou métaphores, comme on démontre au Phalanstère, mais par une méthode de généralisation et d’induction qui exclut l’erreur. De mes opinions passées, je n’ai conservé absolument rien; j’ai acquis quelques connaissances : je ne crois plus, je sais ou $ ignore. En un mot, à force de chercher la raison des choses, j’ai connu que j’étais rationaliste.

« Sans doute, il eût été plus simple de commencer par où j’ai fini; mais quoi! si telle est la loi de l’esprit humain, si la société tout entière, depuis six mille ans, 11e fait que se tromper, si les hommes en masse sont encore ensevelis dans les ténèbres de la foi , dupes de leurs préjugés et de leurs passions, guidés seulement par l’instinct de leurs chefs, si mes calomniateurs eux-mêmes sont réduits à l’état de sectaires, car ils s'appellent fouriéristes, serai-je seul inexcusable d’avoir, dans mon for intérieur, dans le secret de ma conscience, recommencé le voyage de notre pauvre humanité 1 '? »

1. Cette espèce de confession, par laquelle il ouvrait un si large jour sur son éducation intellectuelle et sur l’évolution de sa pensée, lui fut reprochée ensuite, comme cela 11e pouvait manquer d’arriver, par des inintelligents ou des malveillants qui se plurent à transformer ce qu’il avait dit de la variété de scs études en un aveu effronté de la variation de ses sentiments. Ces deux mor-

P.-J. PPiOUDHON.

11 protestait d’ailleurs, en terminant ce second Mémoire, et avec une parfaite sincérité, contre

eeaux, la profession de foi et la réponse, se complètent et ne sauraient se disjoindre :

« Ignore-t-il, répondait Proudhon à l’un de ses accusateurs anonymes, ignore-t-il donc que, pour juger à fond d’un système, il faut en quelque façon y croire, parce que l’on ne conçoit bien que ce que l’on étudie avec passion ; que celui-là sait le mieux en philosophie. qui s’est fait le plus de ces croyances artificielles, et que varier de la sorte, ce n’est pas faire preuve de légèreté, mais de persévérance?

« On a vu des médecins s’inoculer la peste, des chimistes prendre des poisons, goûter des excréments, respirer des vapeurs mortelles; et, bien loin de leur reprocher la dépravation de leurs goûts, on a loué leur zèle pour la science et leur dévouement au bien public. Et vous n’auriez que des outrages pour celui qui, dans une vue d’instruction générale, se plonge dans les immondices de la philosophie ( immondices , j’en conviens, est un peu dur; la force de l’analogie et le besoin des équivalents dans l'expression ont entraîné l’écrivain); vous feriez à l’idéologue un crime des inexprimables tortures dont il afflige sa pensée, et, pour prix de ses désolantes expériences, vous insulteriez à la loyauté et à la pureté de ses sentiments !

« Il faut apprendre à cet anonyme, qui ne paraît pas se douter encore qu’un philosophe expérimente sur des idées comme un physicien sur des corps, ce que c’est que changer d’opinion .

« Mais que dis-je? ma cause est celle de l’humanité ; n’allons pas la rabaisser aux mesquines proportions de l’intérêt personnel. Que sont ces législations, ces cultes, ces philosophies, ces schismes, ces rivalités nationales et ces guerres, sinon la série des expériences que la raison générale devait accomplir sur elle-même pour s’élever à la connaissance du vrai? Que sont nos prétendues sciences morales, politiques et religieuses, sinon l’inventaire de nos aberrations et de nos folies? Il faut qu’il y ait des systèmes, a dit l’Apôtre, oportet hœreses esse, afin que l’homme pénètre les

voies de Dieu et les secrets de ta nature . » Si ce n’est pas là

de l’éloquence, et une éloquence qui porte sur le vrai des choses, je n’y entends rien.

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