‹ P. J. ProudhonChapitre 40 sur 95 · PASSAGES ÉLOQUENTS · texte numérisé non relu

PASSAGES ÉLOQUENTS

l’intention de tout bouleverser pour arriver à l’égalité, de « mettre tout sens dessus dessous. » Il est réformateur, à cette date, non révolutionnaire; il aspire à convertir le monde, et à communiquer sa passion par la parole, mais par la parole seulement et avec méthode, moyennant induction, généralisation et progrès : « Je regarde, disait-il, une désappropriation générale comme impossible : attaqué de ce côté, le problème de l’association universelle me paraît insoluble. La propriété est comme le dragon que tua Hercule : pour la détruire, il faut la prendre, non par la tête, mais par la queue, c’est-à-dire par le bénéfice et l’intérêt. »

C’était bien dit, et, dans sa ligne de conviction, c’était sage et bien pensé. Cette brochure était donc incomparablement plus modérée que l’autre, et relativement conciliante. Mais la propriété, de quelque côté qu’on la touche, est chatouilleuse et ombrageuse. 11 avait beau faire, il s’était donné pour mission spéciale d’attaquer l’inégalité, et, par cet angle le plus saillant et le plus solide, la propriété ; il n’en démordait pas. Cela perçait et revenait sans cesse. Il ne pouvait s’empêcher d’être et de paraître menaçant.

Troisième Mémoire ou Lettre à M ■ Considérant. — Théorie de l’égalité absolue. — Violence de polémique. — Saisie et poursuite par le parquet de Besançon. — Proudbon en cour d’assises. — Acquittement.

11 le redevint menaçant autant que jamais, au moins en apparence, dans un troisième Mémoire intitulé : Avertissement aux Propriétaires . ou Lettre à M. Considérant , qui parut le 10 janvier 1842. Il rentrait dans la mêlée, armé de pied en cap, envers et contre tous, et son mot d’ordre, dès le début, était : A la guerre comme à la guerre ! Il avait été attaqué par je ne sais quel phalanstérien ; il répond et s'adresse à son compatriote franccomtois, l’excellent et loyal Considérant. Dans sa défense, il frappe à droite et à gauche. Dans toute cette critique des autres, il a l’avantage et peut souvent sembler victorieux : dans la revendication positive de sa doctrine d’égalité, et dans ce qu’il en expose, il laisse poindre le côté le plus singulier et le plus exorbitant de sa pensée.

Je u’ai nul dessein de m’enfoncer dans cette dis-

cussion étroite; mais il m’est impossible pourtant de ne pas indiquer en quoi Proudhon se distingue des autres partisans de l’égalité et de tous ceux qui y tendent d’une manière moins rigoureuse, moins extrême. 11 paraît positivement admettre que, dans l’association parfaite telle qu’il la conçoit en idée, il n’y aura nulle différence d’appréciation et de mesure pour les salaires ; qu’à cet égard un général ne méritera pas plus qu’un soldat, et ne sera pas traité sur un autre pied ; que les capacités spéciales et diverses se compenseront, et que l’inégalité des talents y sera peu ou point comptée. Cela le mène à découvrir toute sa pensée : c’est que, dans la société future et mieux organisée à son sens, par une suite même de l’égalité des conditions. tout tendra, en définitive, au nivellement des intelligences. J’avoue n’avoir jamais pu me faire entrer dans la tête cette équivalence rigoureuse des capacités ou spécialités, et surtout n’avoir jamais pu aimer en idée et en perspective l’espèce de société qui en résulterait. Mais il ne s’agit, en ce moment, ni de mes goûts, ni de mon ouverture d’esprit; il s’agit de bien établir la pensée de Proudhon, et elle est positive. Je l’éclairerai par un passage de sa correspondance. A l’un de ses amis qui, un ou deux ans après, à l’occasion d’un nouvel ouvrage, semblait le taxer d’orgueil pour avoir voulu recommencer la tentative des Kant et des Hégel, il répondait :

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