‹ P. J. ProudhonChapitre 4 sur 95 · ESSAI DE GRAMMAIRE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

ESSAI DE GRAMMAIRE GÉNÉRALE

de la méthode rationnelle appliquée aux langues. 11 entrevoyait bien un certaine parenté des langues, une filiation à l’aide de laquelle le philologue « comme le naturaliste, à l’inspection d’un os, d’une fleur, d’une feuille ou d’une racine, » saurait reconnaître et assigner la famille première ; mais, peu au fait des grands travaux qui dataient de l’origine du siècle, il continuait de placer le centre et le foyer central de notre Babel dans les plaines du Sennaar ou dans la Chaldée. Il ne connaissait alors que les branches grecque et latine et le tronc sémitique, et se fatiguait vainement à vouloir les rattacher l’un à l’autre : il ignorait complètement le véritable point de départ et tout le cours supérieur de dérivation indo-germanique. Que ne s’adressait- il à Eugène Burnouf, déjà maître chez nous? Mais on est voisin, on est contemporain; les Bopp, les Grimm, les Guillaume de Humboldt ont déjà produit leurs beaux travaux, leurs pénétrantes découvertes, et l’on en est séparé par les difficultés de la vie, par l’insuffisance des informations, par le manque d’instruments, par le pain quotidien à gagner, comme par une muraille de la Chine. On s’use à vouloir trouver dans le désert une route qui est déjà ouverte par les hauts plateaux et par les montagnes.

Quelques années plus tard, Proudhon suivait le cours d’Eugène Burnouf; intimement liéavecM. Bergniann, le profond philologue de Strasbourg, il était à la source pour être des mieux avertis et informés;

ce premier travail né arriéré ne comptait plus à ses yeux. Sans avoir à le désavouer, il l’oublait. Continuant sa marche, il ne s’en inquiétait pas plus « que le voyageur arrivé le soir ne s’inquiète du gîte qu’il a quitté le matin. »

Le croirait-on ? douze ou quinze ans après et quand il fut devenu célèbre, on essaya de lui en faire un crime, un sujet de reproches et d’insinuations perfides. On alla rechercher et déterrer, dans une arrière-boutique d’épicier, le reste de l’édition qui y dormait. Un libraire du lieu la remit en vente (1850) avec l’afliche et l’attrait du nom de Proudhon1. Il y eut procès, et un procès que l’auteur perdit. On aurait bien voulu le faire passer pour renégat, pour quelqu’un qui a chanté la palinodie. Proudhon, dans ce premier Essai, qui continuait et complétait l’abbé Bergier, s’était nécessairement placé au même point de vue, le point de vue de Moïse et de la tradition biblique. Un biographe pamphlétaire, artisan d’infamie, ayant à parler de ce premier écrit de Proudhon, qu’il était incapable de comprendre, y a vu et dénoncé toute une tactique : « Cette œuvre, ose-t-il dire, contenait, chose bizarre ! d’éloquentes manifestations religieuses, destinées sans doute à rendre l’Académie favorable à l’auteur. » Rien de plus faux. Proudhon,

1. L’édition de 1837 ne portait pas le nom de Proudhon ; on y lisait au titre : Les Eléments primitifs des Langues... par Ber-gier... Nouvelle édition augmentée d'un Essai de Grammaire générale, par l’imprimeur-éditeur.

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