ESSAI DE GRAMMAIRE GÉNÉRALE
à cette date de 1837, ne pensait pas encore à l’Académie de Besançon et n’écrivait pas pour elle. 11 faisait, avec sa science improvisée et à grand effort d’analyse, une œuvre de librairie. Il ne s’y est livré, d’ailleurs, à aucune manifestation; il cherchait, scrutait et creusait en tout sens. Il semblait croire, en effet, à l’unité de la race humaine en la rattachant à l’unité d’une langue primitive : un point de vue étroit, voilà tout. Dès ce premier Essai et dans une conclusion qui ne manquait pas d’éloquence, il y avait déjà des accents et comme des cris étouffés du vrai Proudhon. Pressentant qu’on tenait dans l’étude approfondie des langues, et en serrant de près leurs racines, un moyen d’arriver à des vues d’origine et à certaines vérités primitives bien supérieures aux résultats même de la grammaire, devinant un peu vaguement la vertu de ces travaux à la Pictet, il s’exprime en ces termes :
« J’ose le dire : c’est la science de la parole qui nous conduira à une découverte si longtemps pressentie, et à bon droit espérée. Peut-être entrait-il dans l’ordre éternel de la Providence que la première des révélations ne fût retrouvée qu’à son jour et à son heure; mais, quand nous ne devrions jamais assister à une seconde aurore de l’indéfectible vérité, quand le Hasard et la Nécessité seraient les seuls dieux que dût reconnaître notre intelligence, il serait beau de témoigner que nous avons conscience de notre nuit, et par le cri de notre pensée de protester contre le destin. »
Ceci suffirait à prouver qu’un Prométhée intellec-
tuel grondait déjà dans la poitrine du disciple de l’abbé Bergier.
Nous avons, au reste, l’opinion de Proudhon sur cette production première, avant que personne eût songé à la lui opposer; et cette opinion exacte, sincère, modeste autant qu’élevée, elle est dans une lettre intime à M. Bergmann. Celui-ci, voulant reconnaître le témoignage public d’affection ét d’estime que Proudhon lui avait rendu en lui dédiant une des branches de son traité de la Création de l'Ordre dans V Humanité , avait exprimé le désir de lui dédier en retour quelqu’une de ses productions fortes et fécondes, trop peu connues ici et trop peu appréciées, dans lesquelles il développe ou condense des vues originales et neuves de linguistique et d’histoire. Proudhon lui répondait, à la date du 19 janvier 18à5 :
« Tu dois penser que je me trouverais singulièrement flatté du projet dont lu me fais part ; mais je crains bien que cette espèce de revanche que tu me proposes de prendre avec moi n’aboutisse à me rendre ridicule. Tu n’aurais guère pour prétexte que l’idée que j’ai émise autrefois dans cet Essai de Grammaire sur la possibilité de prouver l’unité du genre humain par l’unité d’origine des langues; idée dont je suis bien revenu, l’identité ne tenant pas, selon mon opinion présente, à l’exacte uniformité du type, non plus qu’à la communauté de la souche, ainsi qu’au décalquement, si je puis ainsi dire, d’une prétendue langue primitive1. A part cette petite hérésie,
1. Il écrivait également à M. Tissot, de Dijon, (31 juillet 1842),