‹ P. J. ProudhonChapitre 45 sur 95 · VIOLENCE DE POLÉMIQUE · texte numérisé non relu

VIOLENCE DE POLÉMIQUE

s’insurge, brise ses liens et vient plaider devant tous la cause de Proudhon et de tous les Proudhon de l’avenir.

On aurait encore à signaler, dans cette brochure, l'effrayante définition ou description qui commence ainsi : « Quand je me représente cette machine

qu'on appelle un journal . » Elle n’est certes

pas llatteuse pour les journaux. Proudhon l’appliquait au National, avec lequel il était dès lors dans une guerre ouverte, acharnée, inexpiable. S’il y eut haine chez lui, ce fut de ce côté, contre ceux du parti républicain qu’il appelait « d’orgueilleux routiniers. » Je suis obligé de dire que la violence de cette polémique, à quelque point de vue qu’on se place, et même en reconnaissant la justesse de quelques-uns des points de mire, dépasse toute mesure. 11 eut là un tort.

La Lettre à Considérant suscita un procès, non du côté où l’auteur s’y attendait presque, c’est-àdire du côté du National , mais de la part de l’autorité. Les lettres suivantes vont nous instruire de toute l’affaire dans ses péripéties et nous permettre d’assister à l’audience même où elle se jugea.

Le 2 janvier (1842), Proudhon, à la veille de sa publication et qui ne se méfiait de rien encore, écrivait, de Besançon où il était retourné depuis quelque temps, à son ami Bergmann, confident discret, conseiller sage, mais plus écouté que suivi :

« ... Quant à moi, mon cher ami, je m’enfonce de plus en plus dans l’ économie et les recherches socialistes, et si je ne t’ai pas écrit depuis si longtemps, c’est que j’ai une brochure nouvelle à t’envoyer et que j’en attendais la fin. Une attaque fouriériste, jointe a gravité des circonstances, m’a forcé de reprendre la plume et de lancer, tout en me défendant, une sorte de programme de l’ouvrage plus important que je prépare. Tu pourras, je le crois, préjuger mes futurs travaux d’après cette annonce; et peut-être ne seras-tu pas étonné si je te dis que dans deux ans je serai tout entier, avec armes et bagage, dans le Gouvernement1.

« Tu me reprocheras, cette fois encore, une attaque effroyable contre le National; ma réponse est simple : j’ai été dénoncé et signalé à la justice par ce journal ; je suis maintenant offensé et non pas offenseur. Du reste, je souhaite que le National ne laisse pas passer ainsi ce nouvel horion; car, de deux choses, ou il crèvera de mes accusations, ou il donnera explication, rétractation et profession de foi contraire. Nous plaiderons, soit devant les tribunaux ordinaires, soit devant des arbitres, et comme l’événement est prévu, je n’ai rien à craindre. Lui seul éprouvera un échec. Il est possible aussi qu’il comprenne le danger de sa situation et qu’il prenne le parti de se taire, ce qui serait peut-être le meilleur; dans ce cas, mes accusations subsistent, et gare les citations que d’autres journaux en pourraient faire !

« Je compte partir pour Paris dans la huitaine. Ma boutique a un peu de besogne : je suis imprimeur pour

f. Dans le Gouvernement : cela voulait dire que le Gouvernement le tolérerait et comprendrait qu’il n’avait non-seulement aucun intérêt à le poursuivre, mais, au contraire, tout intérêt à le laisser controverser à son aise et s’efforcer de transformer et de dériver en questions économiques une partie de l’irritation politique.

SAISIE ET POUliSUiTE.

jamais. J’acquiers de jour en jour la sympathie de mes concitoyens : banquiers, négociants, jeunes gens, avocats et médecins me veulent du bien; il n’y a plus contre moi que la vieille Académie.

« J’aurai probablement une rude année à traverser, mais j’ai lieu de croire que ce sera la dernière. Nos conseillers municipaux me cherchent une place au pays, afin de me retenir parmi eux. »

Mais, arrivé à Paris, moins de trois semaines après, les choses avaient pris une tout autre face :

« (Paris, 23 janvier 18Z|2.) Voici de l’imprévu : ma brochure vient d’être saisie par le parquet de Besançon, et je suis assigné à comparoir dans la huitaine aux assises de mon département. Je ne connais pas encore le sujet de la plainte, ni sur quel passage se fonde l'accusation, et j’attends à cet égard des nouvelles. Quoi qu’il en soit, mon plan de conduite est tout tracé : il m'est impossible, d’ici à huit jours, de partir, d’improviser une défense, etc., etc., d’autant plus que je n’ai pas encore reçu de citation, et que je ne suis informé de la poursuite que par correspondance privée. D’ailleurs, des douleurs de vessie, occasionnées par le froid, l’humidité et mon dernier voyage, m’empêchent de me mettre en route. Ainsi, je vais écrire pour demander une remise aux prochaines assises; sinon, je ferai défaut et formerai opposition au jugement.

« Je viens d’apprendre ce matin, du commissionnaire de roulage chargé de la caisse qui renfermait ma brochure, qu'elle était saisie d’avance à la requête simultanée de la préfecture de police et du parquet. Il paraît que l’affaire sera menée bon train. La poursuit émane du parquet de Besançon (il est impossible, d’après le calcul

des dates de dépôt et de saisie, que l'ordre en ait pu être donné de Paris); j’ai donc lieu de croire que mes anciens académiciens, jugeurs et procureurs, ont saisi cette occasion avec plaisir. Nous nous verrons donc en face, ils peuvent y compter, et j’espère qu’ils ne s’en applaudiront pas, si ce n’est comme un brigand s’applaudit d’une vengeance.

« As-tu reçu l’exemplaire que j’ai mis à la poste pour toi? A part quelques vivacités, provoquées par les déclamations des journaux-Guizot contre le progrès, la dépravation des masses, la perversité des doctrines et les espérances réformistes, le reste est plus modéré encore que dans mes premiers Mémoires. Voici même ce dont on m'a félicité à Besançon, et comment mes concitoyens me jugent :

« Cet homme, disent-ils, n’est ni communiste, ni répu- « blicain proprement dit ; il demande l’abolition de la « propriété, mais il parle de cette abolition comme d'une « transformation organique, laquelle ne se produit que « par développement.Toute éversion, substitution ou rëvo- « lution, suivant lui, est mauvaise; l'interruption dans a la vie sociale, c’est la mort. Donc il va conclure au « maintien des propriétés dans les mains des détenteurs, « sauf à demander le développement de certains prin- « cipes déjà reconnus, et qui doivent, d’après sa théorie, « universaliser et équilibrer la propriété ; donc il veut « la conservation du Gouvernement de Juillet, sauf le « choix du ministère le plus capable d’accomplir cette « transformation et ce développement. »

« Et tout cela est parfaitement vrai : je critique la propriété non comme forme transitoire, mais comme forme définitive; j’attaque les hommes du ministère, non comme attachés au Gouvernement de Juillet, mais comme voulant en fausser les conséquences. Quant aux personnalités qui m’échappent, elles sont des représailles; d’ailleurs les personnalités ne sont pas du ressort des

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