PROUDHON EN COUR D’ASSISES
damnation. J’étais accusé de neuf délits qui, par indulgence, ou plutôt parce qu’ils rentraient les uns dans les autres, furent réduits à quatre : 1° attaque à la propriété; 2° excitation à la haine du Gouvernement; 3° et de plusieurs classes de citoyens; /j° offense à la religion. Je fus assigné à comparaître aux assises de Besançon, par citation directe , pour le 3 février suivant. Je partis le 29, arrivai le 31, et j’eus quarante-huit heures pour voir un avocat et écrire une défense. Mon conseil, jeune homme d’intelligence et de cœur, ne savait de quel bout prendre mon affaire, et je fus obligé de lui faire la leçon. Il allait se jeter dans des lieux communs qui m’auraient perdu, et qui, d’ailleurs, ne m’allaient pas. Enfin je comparus : foule immense à l’audience; la haine, la curiosité, l’intérêt, mille passions remuaient le public dans les sens les plus opposés. 11 est incroyable à quel degré de haine on était monté : j’étais un passe-Robespierre, un antéchrist. J’ai vu une jeune et jolie personne de seize ans fuir à ma présence, par la terreur que je lui inspirais; une dame de cinquante ans manqua à une soirée où elle apprit que je devais me trouver. Il y allait de cinq ans de prison au moins; amende, confiscation, etc. En même temps, je rencontrais de généreuses sympathies : si l’on m’avait appliqué dix mille francs d’amende, ils eussent été en deux jours couverts par souscription. L’Académie, par son journal ( notre Académie s’est faite journaliste! )', me plaçait sur la même liste qu’un assassin et un infanticide, et, vu mon manque de fortune, invoquait pour moi dix ans de fers et cinquante francs d’amende. Rangez cela parmi les aménités littéraires.
1. Il s’agit ici du journal le Franc-comtois, dont Proudhon disait à l’époque de sa fondation : « Le Franc-comtois est essentiellement l’organe de l’Académie... C’est une faute... Une Académie littéraire et morale doit éviter, selon moi, d’entrer dans le journalisme et de se livrer à la polémique quotidienne. » (Lettre à M. Tissot, du 10 août 1840.)
P. -J. PROUDIION.
« Lorsque l’avocat général eût prononcé son réquisitoire, l'effroi était au comble. La seule lecture des passages incriminés, faite par une voix sonore et éloquente, faisait frémir l’auditoire. A dire vrai, je n’avais ■encore rien écrit de plus véhément et de mieux travaillé. Puis j’avais eu le tort d’attaquer tout le monde, en sorte que je ne pouvais inspirer d’intérêt d’aucun côté. Relativement à moi, l'attente était extrême. Que va-t-il dire pour •sa défense? Se rétracter? ce serait se déshonorer sans profit; le pouvoir ne pardonne pas au repentir. S’expliquer? cela paraîtra louche et de mauvaise foi. Invoquer la liberté des opinions? lieu commun rebattu. Insister avec audace? c’est aggraver sa position. — Mon interrogatoire avait produit surtout un effet magique, lorsque, interpellé sur un passage de ma brochure, où je menaçais les propriétaires de quelque chose qui n’était ni l’assassinat, ni le pillage, ni l’insurrection , ni le refus ■du travail, ni l'incendie , ni le régicide, etc., mais qui était plus terrible et plus efficace que tout cela, je refusai de répondre. A ce moment, on me crut perdu. On s’épuisait en conjectures sur le fatal secret : c’était un beau texte pour faire de moi un génie infernal. Je puis vous •dire que j’avais en vue la réorganisation des Cours vehmiques ou tribunaux secrets d’Allemagne, dont j'ai fait une théorie appropriée à notre temps.
« Enfin je parlai pour moi-même : ma lecture dura deux heures. — Figurez-vous l’étonnement de tous ces curieux, prêtres, femmes, aristocrates, etc. , quand, au lieu d’un républicain à gilet rouge, barbe de bouc, voix sépulcrale, on vit un petit blondin, au teint clair, à la mine simple et pleine de bonhomie, à la contenance tranquille, prétendant qu’il n’était accusé que par une méprise du parquet, dont au surplus il louait le zèle; et affirmant que ses idées étaient celles de tout le monde, que loin d’être hostiles au Gouvernement, elles lui étaient très-favorables ; que loin de mériter des reproches de la