‹ P. J. ProudhonChapitre 49 sur 95 · ACQUITTEMENT · texte numérisé non relu

ACQUITTEMENT

part de qui que ce fût, elles n’étaient dignes que d’éloges; et prouvant cette thèse par des développements scientifiques si recherchés, si pénibles à suivre et rendus dans un style tantôt d’une clarté et d’une simplicité extrêmes, plus souvent d’une profondeur métaphysique et technologique telle qu’on n’y comprenait plus rien; figurezvous, dis-je, un homme accusé de conspiration contre l’ordre social, et présentant pour défense un pâté d’économie politique si difficile à digérer et à saisir, que tout le monde avoua n’y avoir rien entendu, et vous aurez à peine l’idée de cette mystification judiciaire. — Mo» avocat commença par déclarer qu’étranger à mes études, il ne pouvait ni les rejeter ni les adopter, et il insinua que le jury, en matière scientifique, était incompétent. Puis il partit de ce point de vue pour expliquer la vivacité de mes phrases. — Le procureur général reconnut qu’il ne pouvait répondre à mon plaidoyer, mais que mon livre était là, qui, selon lui, parlait assez haut... C’était s’avouer batiu. — Le président, dans son résumé, fit un aveu analogue : si bien qu’il s’agissait pour le jury de savoir si véritablement il y avait un côté philosophique dans mes doctrines, qui pût rendre raisonnables et innocentes les effroyables imprécations qne je m’étais permises contre la propriété. Le chef du jury dit : « Cet « homme est dans une sphère d’idées inaccessible au vul- « gaire; nous ne pouvons condamner au hasard; et qui « nous répond de sa culpabilité? »

« Ce n’est pas tout : accusé d’exciter à la haine et au mépris des prêtres, des académiciens , des journalistes, des philosophes, des magistrats, des députés , etc. , je pris occasion de la partie scientifique et inabordable de ma défense pour faire une revue critique de ces différentes classes de citoyens. Cette critique, lue avec un grand sérieux, une grande simplicité d’intonation, qui contrastait singulièrement avec le sel, la vivacité, l’énergie, la justesse des sarcasmes, toute pleine d’allusions

personnelles, dont quelques sujets se trouvaient précisément à l’audience, produisit un effet merveilleux, l.es jurés se regardaient et se pinçaient pour ne pas rire; les juges baissaient la tête pour sauver leur gravité, et le public riait. Ce qu’on me reprochait d’avoir écrit n’approchait plus de ce qu’on me laissait dire, et ma recette homœopathique produisit le résultat que j’en attendais. Je fus acquitté avec applaudissements du public, poignées de main des jurés et félicitations des juges! U Le lendemain, il y eut querelle entre les gens du parquet, qui se rejetaient l’un à l’autre la maladresse des poursuites...

« Maintenant, je suis hors d’atteinte; ma brochure s’est écoulée , assez lentement cependant. Je n’ai pas l’honneur des sympathies d’aucun parti : j’ai si horriblement maltraité le National , que tout le monde craignait pour ma sûreté; j’ai frappé sur Fourier, Saint-Simon, les Communistes, etc. , si bien que j’ai réussi à éteindre les feux de mes contradicteurs; mais il y a contre moi, comme je l’ai dit, conspiration de silence . J’ai, depuis deux ans, contribué plus que personne à déplacer le terrain des discussions politiques : sous ce rapport, j’ai servi indirectement le pouvoir et l’ordre; mais on ne m’aime pas. Blanqui m’écrivait : « Le Gouvernement rend u justice à votre caractère , mais il déplore votre len- « dance. » Eh bien, je veux que ma tendance soit celle du pouvoir, et je vous certifie que cela arrivera.

« Voilà, mon cher Ackermann, l’histoire de ma mésaventure. Je l’ai échappé belle, et ce n’a pas été sans peine. J’ai eu besoin de toute ma présence d’esprit et de toutes mes ressources; l’effort que j’ai fait pendant deux jours peur produire mon plaidoyer m’a causé une névralgie et des agitations cérébrales pendant huit jours. Ce n’est pas un jeu que d’être traduit en cour d’assises, et je vous souhaite de ne jamais passer par là

« Actuellement, je travaille à un ouvrage sur l’organisation... »

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