ACQUITTEMENT
Et, à la fia de cette même lettre, il revient suile danger qu’il a couru et auquel il entend bien ne plus s’exposer de gaieté de cœur : on s’en tire moins commodément avec une cour d’assises qu’avec une Académie :
« Il faut que je songe à endormir le dragon et à amorcer le requin; j’ai passé entre les dents du monstre comme une anguille; mais je ne me soucie point de renouveler l’expérience. Peu s’en est fallu que je ne fusse croqué. Je vais travailler à me rendre acceptable, même au pouvoir; il me faut une publication d’éclat, et j’espère l’exécuter. Dans six mois, on saura tout ce que je veux et tout ce que je puis. J’attends cette époque pour prendre une résolution définitive sur mon genre de vie. »
L’année 18A2 se passa presque toute, pour lui, dans l’étude et dans le travail de son imprimerie Il était, depuis son gain de cause devant le jury, dans une disposition moins hostile. On croit sentir qu’absous et mieux accueilli , il est en voie de s’apaiser. Toute son ambition, pendant cette année, était d’obtenir à la mairie de Besançon un petit poste qui lui permît de se livrer à ses études favorites et à son mélange de science et de polémique. 11 travaillait, en attendant, à préparer son livre de la Création de l’Ordre dans V Humanité.
1. Plus d'une lettre intime de lui, h cette date, porte cette suscription imprimée en tète : Imprimerie de P.-J. Proudhott, rue du Collège, 10. Impressions militaires. Il paraît qu’il avait cette dernière fourniture.
Court intervalle. — Diversions locales : ardeur spéculative. — Dédicace à M. Bergmann. — Humble ambition; projets contradictoires ; espoir déçu. — Sa rentrée dans la lutte.
On a pu observer que, dans les révolutions politiques comme dans les tempêtes de la nature, il se passe quelque chose de semblable : il y a quelquefois de ces temps d’arrêt sans qu’on sache trop pourquoi et sans qu’on se les explique; une sorte de calme subit vient suspendre le cours des événements, le choc des éléments; les vagues courroucées s’abaissent et tombent, les vents déchaînés font un instant silence. 11 en est de même dans les maladies : un mieux subit, sans raison et sans cause, fait croire à une solution imprévue et trompeuse. Il en est ainsi encore dans le cours ordinaire de la vie humaine, cette vie dût-elle être des plus passionnées, des plus entraînées fatalement, et des plus vouées à une agitation orageuse : il s’v fait tout à coup, au moment où l’on s’y attend le moins, un repos, unepause, il s’y laisse voir une éclaircie ou une embellie, comme disent les marins. Il y a de ces six
mois dans la vie même la plus tourmentée et la plus combattue. On dirait que notre destinée ou notre démon hésite et veuille reprendre haleine avant de se remettre en marche et de se précipiter.
Proudhon nous offre quelque chose de ce phénomène moral à la suite de son acquittement. 11 eut des envies de se caser, de se ranger par tout un côté de lui-même. Il rêva une médiocrité studieuse et libre, moyennant quelques sacrifices et au prix d’une légère chaîne. Ce moment si court s’est même étendu dans l’imagination de ses compatriotes, et l’un d’eux, des mieux informés d’ailleurs, m’écrivait : « Toute l’ambition de Proudhon a été, pendant plusieurs années, d’obtenir, à la mairie de Besançon, un petit poste qui lui permît de se livrer à ses goûts pour l’étude ; j’avais obtenu pour lui la promesse de ce poste, quand une opposition imprévue a tout fait échouer. » Ses amis purent y penser pendant des années, mais ce fut seulement pendant quelques mois que Proudhon caressa et nourrit sérieusement ce désir à l’état de projet. Il y avait en lui, cela ne saurait faire doute, un savant qui n’a point abouti, et que les circonstances ont intercepté maintes fois, qu’elles ont contrarié jusqu’à la fin. Ce savant crut un moment qu’il allait trouver son refuge et son abri pour se développer. Il entendait bien pourtant ne jamais se confiner dans la science pure et se tenir toujours disponible pour la circonstance et pour l’à-propos. Sa correspondance avec M. Tissot de Dijon, à laquelle le voisinage