COURT INTERVALLE
donna plus d’activité et qui fut assez suivie durant toute cette année 1842, nous éclaire sur ce coin de sa vie et de sa pensée. En lui annonçant, comme à ses autres amis, l’heureuse péripétie de son procès et son acquittement, il lui écrivait (26 février 1842) :
« Janvier et février sont perdus pour mes études, mais non pour mes réflexions. J’ai beaucoup pensé depuis six semaines; je me connais mieux maintenant, et je comprends ce qui me manque encore pour mettre plus de monde à mon unisson. Il est un point sur lequel nous nous rencontrerons toujours, mon cher professeur : rationaliser les esprits, la politique, la religion et la morale; abattre les préjugés et les fausses sciences; écraser les oppresseurs de la pensée et de la liberté civile, livrer à l’infamie les corrompus et les lâches. Quand j’aurai tout dit ce que je pense, je me préparerai au combat...»
De près ou dans le lointain, il voyait toujours le combat : au fond c’était sa vie.
Dans son besoin d'avoir à qui parler et avec qui s’entendre, il essaya en ce temps d’amener le savant professeur de Dijon à plus d’activité et, si j’ose dire, d’applicabilité, de le tenter à une sorte d’alliance philosophique. Pour y arriver, il tenait à s’éclaircir une bonne fois avec lui de leurs dissidences, il le provoquait à une lutte amicale corps à corps, et voulait absolument l’enlever à Kant. Il n’aurait pas été fâché, on croit l’entrevoir, ayant probablement à rester et à se fixer dans le pays, d’établir une communication intellectuelle, un concert et un courant d’idées de Besançon à Dijon.
M. Tissot, dans sa ligne sévère et modeste, résistait à tout ce qui est bruit, éclat. Proudhon le harcelait, l’excitait à plus de hardiesse :
« (3 mars 18/|2.) ... J’ai été tout à fait réjoui de votre idée des étables d’Auçjias, mais je n’approuve pas que vous vous traitiez aussi mal que vous faites. Je suis de mon naturel assez peu modeste, mais je suis franc dans mon amour-propre, et je ne crois guère à la modestie des autres. Sachez donc reconnaître ce que vous valez, ou vous m’obligerez à vous le dire en face. Pourquoi donc ai-je débuté par une clameur si haute? c’est parce qu’il est nécessaire aujourd’hui, pour se faire entendre, de crier et de couvrir la voix des autres. Vous avancez beaucoup, ma foi! avec vos éloquentes élucubrations! Il y a, dans toute la France, quelques centaines d’individus qui peuvent vous apprécier, et sur ce nombre des rivaux qui vous jalousent, des écoliers de la Normale qui vous dénigrent, des intrigants qui vous dissimulent, des cafards qui vous détestent. Que ne faites-vous comme moi, morbleu! Les belles manières n’obtiennent rien : frappez à tour de bras. Faudra-t-il que je me fasse votre vengeur? »
11 avait pensé d’abord, et assez naturellement, à dédier, à lui philosophe, à M. Claude-Joseph Tissot, le chapitre de la Création de l'Ordre intitulé Métaphysique. Bergmann, à qui cette dédicace passa ensuite, devait avoir, dans le principe, une autre branche inscrite à son nom. Mais Proudhon eut beau faire et beau dire : pour des raisons de réserve, de modestie, de Drudence ou de convenance, M. Tissot déclina Thon ar d’une telle interlocution publique. Ce ne fut pas faute d’insistance de la part de Proudhon qui, même après le refus, lui écrivait :
AUDE l it SPÉCULATIVE. 156
« (21 avril 18Z|2.) ... Vous avez été injuste envers vous et envers moi, et vous avez méconnu mes intentions, quand vous avez refusé l’adresse d’un chapitre que je me proposais de vous faire. Il ne s’agissait pas ici de l’honneur assez banal d’une dédicace, ni de mettre votre nom en évidence comme celui d’un personnage illustre, ni de vous prendre (horreur!) pour nouveau sujet ou martyr de mes sarcasmes. Ma pensée, pensée toute scientifique,, était de publier des idées métaphysiques, non sous l’approbation ni la protection, mais sous l’adresse d’un métaphysicien, comme on adresse un mémoire de physique à Biot, à Arago ou à l’Académie des Sciences ; des vers à Lamartine, une découverte à un ministre, une dénonciation A un procureur du roi. Puis je désirais honorer un compatriote, honorer la Franche-Comté, en montrant ses enfants voués à l’étude et formant une petite société intellectuelle ; enfin m’imposer à moi-même un joug salutaire en plaçant devant mes yeux le nom cher et vénéré de l’un des hommes que j’aime et que j’estime le plus. — J’ignore si je persisterai dans le projet d’adresser un chapitre à M. Blanqui, un autre à M. Wolowski, un autre à mon ami Bergmann; dans tout cela il n’y a pas une seule pensée de critique, pas plus que de dédicace : c’est seulement un envoi de ma pacotille aux juges compétents. Blanqui et Wolowski, Bergmann et Tissot étant en quelque façon arbitres officiellement constitués de ces sortes de choses, il est loisible au premier venu de leur faire l’honneur ou le désagrément de les prendre pour juges ; mais Bergmann et Tissot étaient mes amis, et je ne voulais rien faire sans leur participation, liéfléchissez-y encore, je vous prie : vous ne serez ni mon Mécène,, ni mon Aristarque, ni mon saint; il n’est question ici que d’un appel à vos lumières et de l’édification du public. Ce ne sera pas la première fois qu’un auteur aura commencé chaque livre ou chaque chapitre d'un ouvrage par une invocation, une apostrophe, etc., A sa muse, A sa mai-
tresse, à son ami. Je veux par manière de repos, de résumé ou d’énoncé de ce qui va suivre, causer avec un juge, avec un connaisseur, un expert; c’est un exorde épistolaire dans un livre éminemment didactique. Qu’y a-t-il là qui vous puisse déplaire?... J’aurais bien dû ne vous rien dire ; et vous eussiez été, je vous assure, agréablement surpris. Allons, monsieur le Philosophe, dédaignerez-vous la prière d’un disciple, quand Jésus-Christ écoutait celle d’une pécheresse et d’un publicain? »
La philosophie fut inflexible : M. Tissot ne se rendit pas — Cette correspondance des deux compatriotes, qui n’est pas exempte de quelque rudesse, brille par la franchise. Proudhon avait exprimé un soupçon mal fondé sur un de leurs amis communs, des plus droits et des plus honnêtes : M. Tissot lui en fit vivement sentir l’injustice. Proudhon reconnaît son tort :
« Mon cher et honoré compatriote, vous avez bien fait de me réprimander, et je vous en remercie. Comme vous dites, j’ai parfois la maladie de notre pays, je veux dire que je suis triste, défiant, ombrageux, chagrin, assiégé de
1. Revenant en idée sur ses refus d’alors et sur la résistance qu’il opposa aux avances marquées de Proudhon, M. Tissot me fait l’honneur de m’écrire : « L'importance qu’il vous paraît que j’ai eue un moment dans la pensée de Proudhon aurait pu être sans doute plus considérable si j’y avais mis plus d’ardeur, et je regrette aujourd’hui de ne pas l’avoir fait. J’étais l’un des hommes qu’il aurait le plus volontiers écoutés, au moins pour un instant, s’il avait pu écouter quelqu’un" Lui, de son côté, eût pu susciter en moi des idées qui sont peut-être encore à venir. Mais la fougue de son esprit, ses synthèses ex abrupto allaient mal au recueillement qui m’est nécessaire, et à mes habitudes d’analyse. »