‹ P. J. ProudhonChapitre 54 sur 95 · DÉDICACE A M. BERGMANN · texte numérisé non relu

DÉDICACE A M. BERGMANN

lecture, l’une de métaphysique et l’autre d’économie politique. Le manque d’argent, les soins incessants de son atelier, qu’il ne pouvait quitter un instant, ne lui permirent pas de consacrer une huitaine à ces plaisirs de l’intelligence et de l’amitié. Il n’en prenait pas moins intérêt de loin à certaines questions traitées par MM. les savants de Strasbourg :

« Il y a, disait-il à son ami, une question de philologie proposée dans le prospectus du Congrès, dont la solution m’intéresse : Pourquoi un nom pluriel neutre , en (jrec, se construit avec un verbe singulier ? Apprends-moi donc cela, je t’en supplie... »

Il envoie et présente par avance à son ami le sommaire et l’analyse de son nouvel ouvrage. Je ne les donnerai pas ici, parce que cette explication, adressée à un philosophe et conçue dans des termes techniques et des expressions empruntées à Kant, n’éclaircirait rien pour des lecteurs français, et ne m’a pas éclairé moi-même. Je considère, en effet, le livre de Proudhon, De la Création de l’Ordre dans l’ Humanité , comme un grand effort de cerveau plutôt que comme un résultat. Je ne sais si lui-même il n’avait pas fini par le juger de la sorte1. Mais je me plais à détacher d’une de ses lettres la Dédicace qu’il mit en tête de la branche intitulée Métaphysique , et par laquelle il plaçait

1. On peut voir ce qu’il en dit dans l’article : Qui suis-je? recueilli dans les Confessions d’un Révolutionnaire.

P. -J. PROUDIION.

définitivement cet essai de Novum Orgaimm sous la protection du nom estimé de Berginann. La voici dans son premier jet; si on compare avec l’imprimé, on y remarquera quelques différences :

« Ami,

« C’est à toi que j’offre cet essai : c’est toi dont les conseils et l’exemple m’avertirent autrefois que la philosophie sans la science est l’ombre de la raison. Apprends quelque chose , me disais-tu, et puis tu philosopheras. Pourquoi cet avis salutaire m’a-t-il été donné si tard? Je ne regretterais pas aujourd’hui une jeunesse consumée à de stériles spéculations et de longues espérances trompées.

« J’ai nié la Religion, j’ai nié la philosophie; que suisje maintenant pour parler au nom de la science? Il faut que je l’avoue en cet instant solennel : les distractions de ma vie et le malheur d’une éducation toute philosophique et religieuse ne m’ont presque permis de rien apprendre; assez fort jusqu'ici pour détruire, les matériaux manquent à mon imagination pour édifie,1. De tout ce que le génie humain a découvert, je n’ai entrevu que les moindres parcelles; chaque ligne de cet écrit témoigne de l’insuffisance de son auteur.

« Toutefois, j’ose le dire, la médiocrité même du savoir me servant d’inspiration, des lambeaux ramassés pendant mes courtes études, je me suis créé, par une sorte de désespoir, une science à moi seul h Puisses-tu, ami, honorer de ton estime ce fruit de mon indigence ! Puisses-

1. Partout ailleurs je préfère le premier jet de cette Dédicace à l’imprimé; mais à cet endroit la variante telle qu’on la lit. dans le livre de Proudhon est belle : « Ce n est pas le dessin, ce sont les matériaux qui me manquent pour la réédifi ation. Tout ce que je sais, je le dois au désespoir; la fortune m’otant le moyen d’ac-

DÉDICACE A M. BERGMANN. Kt»

tu y recueillir quelqu'une de ces indications précieuses que la sagesse elle-même a souvent dues à un heureux instinct! Peut-être, d’ailleurs, en voyant ce qu’a fait de si peu un aventurier de la science, d'autres, riches d’érudition et de loisir, nourris de fortes pensées, souriront à mon audace, suppléeront mes manquements, et, convertissant ce sentier en roule royale (Kant), achèveront dignement une tâche laborieusement commencée.

« Tu es heureux, mon cher Bergmann, tu interroges en trente idiomes la raison humaine; tu suis, dans les formes merveilleuses du langage, les lois de la pensée, et, pour toi, la science de la parole n’a point de secrets. Tes nombreux amis te chérissent et t’honorent, et les joies pures de la famille mettent le comble à ta félicité. Savoir, aimer, quel destin pour un mortel! C'est le tien, mon cher Bergmann : ce sera un jour celui de tous tes frères. »

Proudhon était en marché, pendant tout ce temps, pour la vente de son imprimerie, dont il lui fallait se défaire à tout prix. Il nourrissait, plus que jamais, l’humble ambition d’un emploi dans sa ville natale : « Les personnages les plus influents denotre ville s’occupent de me placer aux Archives de la préfecture, et le préfet paraît bien disposé

quérir, je voulus un jour, des lambeaux ramassés pendant mes courtes études, me créer une science à moi seul, etc. » — Cher Normalien qui lisez ces pages, et qui étiez tenté de vous montrer sévère pour l’érudition hâtive et improvisée de Proudhon, vous qui avez joui de toutes les facilités et de tous les instruments de l’étude durant trois années régulières du plus paisible et du mieux pourvu des séminaires scientifiques, soyez indulgent, et que ce cri désespéré rachète, à vos yeux, quelques-uns des défauts et des manquements de ce savant sans permission et sans grade.

ICO

P.-J P no U DU ON.

(26 décembre 1842). » 11 touchait là à la grande difficulté de sa situation, à une impossibilité véritable ; il en avait bien confusément le sentiment, mais il ne s’en rendait pas assez compte. Il oubliait à quel point il était engagé déjà. On ne se voit jamais soimême de près comme les autres vous voient à distance. Quand un homme prétend innover au degré où le voulait Proudhon, et produire de semblables révolutions dans les idées de ses contemporains, il faut absolument qu’il ait quelque part un point d’appui isolé, indépendant, ne fùt-ce qu’un rocher au désert, sans quoi, il reste en butte aux colères qu’il excite et à toutes les représailles. Rousseau passa sa vie à chercher son fort et son asile sans le trouver ; il fut errant. Voltaire ne se sentit tranquille et maître que quand il eut sa place de sûreté et de refuge à Ferney. Mais se figure-t-on bien Proudhon simple employé de mairie ou de préfecture dans sa ville de province, et, de là, comme Éole, déchaînant à son gré ses théories et ses tempêtes, lançant coup sur coup des écrits de science hardie ou d’agressive éloquence qui enflamment les esprits, qui alarment les intérêts, qui soulèvent les cris de rage des uns, les clameurs enthousiastes des autres, qui passionnent pour ou contre lui des corps puissants, des classes tout entières de la société! J’aimerais autant mj figurer Béranger, blotti dans un coin des bureaux de l’Université et, de là, continuant tranquillement de lâcher jusqu’à la fin toutes ses abeilles et ses guêpes contre le

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