‹ P. J. ProudhonChapitre 55 sur 95 · HUMBLE AMBITION · texte numérisé non relu

HUMBLE AMBITION

monde royaliste et le régime des Bourbons. Proudhon, il est vrai, n’attaquait pas le Gouvernement de Juillet, mais il inquiétait et irritait la classe moyenne, qui faisait l’appui et la force de ce Gouvernement : comment l’un de ces intérêts eût-il pu se séparer de l’autre? Tout en pressentant des difficultés prochaines, il garda cependant sa confiance dans le succès et se lit à demi illusion jusqu’au dernier moment. Le 30 décembre de cette année, il écrivait encore à son ami :

« Je t’ai parlé, dans ma dernière, de l’état de mes affaires: j’ai appris hier que l’archevêque lui- même appuyais ma présentation au préfet, en sorte que je ne peux guère manquer de réussir. Toutes ces circonstances feront qu’après la publication de mon livre on me regardera comme un monstre d’ingratitude, parce que j’aurai dit mon avis sur le sacré et le profane. Cependant je vais faire ma demande : une fois placé, il me semble que je resterai, parce qu’une destitution serait un scandale et qu’on aimera mieux accueillir mes explications que de me persécuter encore. 11 faut que le Gouvernement m’accepte • si cela arrive, ma carrière peut devenir brillante. J’aurai l’avantage d’être tout à la fois le réformiste le plus avancé peut-être de l’époque et le protégé du pouvoir. A te dire vrai, mes amis de Besançon pensent que je me berce d'illusions; peut-être n’ont-ils pas tort. Quoi qu’il en soit, il y aura du nouveau dans ma vie avant Pâques. Je serai destitué pour mon livre, et cela fera de l’éclat : si je ne le suis pas, je suis plus fort que qui que ce soit en France. »

Cette place de Besançon, c’était son pot au lait ; il le renversait avant de l’avoir sur sa tête.

P. -J P RO ÜD H ON.

Dès ce moment même, il était en contradiction formelle avec son désir, et son tempérament belliqueux allait à briser tous ses plans : à l’occasion d’un séjour du Père de Ravignan à Besançon et de sermons sur l'Àvent que le célèbre jésuite y avait prêchés, il ne se contenait pas, son sang pétillait : il revenait en idée à ses malices, et, parfaitement insensible, comme il devait l’être, à ce genre de talent et d’onction, il disait :

« Nous avons eu l'abbé Ravignan, un parleur, pendant tout le mois de décembre... Tout le beau monde, les oisifs, les magistrats, ont suivi les sermons de cet abbé; le peuple seul y manquait. J’y ai été cinq ou six fois; j’ai toujours trouvé un homme au-dessous de son rôle.

« On nous promet, pour le carême, l’abbé Lacordaire : si notre archevêque s’avise de le faire venir, je ferai voir aux Bisontins un spectacle nouveau. Je me propose de publier toutes les semaines, avec le compte rendu des sermons, une critique sommaire et péremptoire de tout le système chrétien, et l’on verra qui restera sur le carreau, du sermonnaire ou du raisonneur. J’ai d’excellents matériaux prêts, et, sans offenser la religion ni la caste, j’espère faire des pamphlets délicieux. Je désire de tout mon cœur, je te l’avoue, que ce plan puisse être mis à exécution; ma place ne m’arrêterait pas. »

Il y avait en tout ceci de quoi faire trembler les gens paisibles. Prouclhon croyait pouvoir concilier des choses inconciliables. Comment critiquer à fond le système chrétien, sans offenser la religion, sans irriter le clergé? Cette place qu’il n’avait pas encore et qui, l’eût-il obtenue, ne devait l’arrêter

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