ESPOIR DÉÇU. IG
dans aucune de ses audaces et de ses témérités, était donc une fausse idée, une chimère. D’un côté ou de l'autre, elle devait manquer, et elle manqua. Le h février 18Æ3, annonçant à son ami qu’il venait enfin de vendre son imprimerie à 25 pour 100 de perte et qu’il sortait de sa boutique avec 7,000 francs de déficit dont il aurait à prélever les intérêts sur son travail à venir, il ajoutait :
« L’affaire de la préfecture n’a pas réussi; le préfet n’a consenti à m’accorder rien : j’en ignore les véritables motifs. Comme mes amis et recommandeurs gardent tous un silence profond sur la déconfiture de leurs espérances à mon égard, je présume que les causes de ma répulsion viennent de mon passé et du peu d’espoir qu’on a de voir changer mes sentiments. Ce qui me confirme dans cette opinion, c’est qu’un adjoint de notre municipaiité ayant proposé au maire de s’emparer de moi, celui-ci, après être convenu de tout ce dont j’étais capable, surtout dans les travaux de mairie, répondit qu’il craignait que je ne fisse d’eux comme des académiciens, des niais ou des instruments.
« Ainsi, mon cher, tes excellents conseils ne peuvent en ce moment recevoir d’application : repoussé de la préfecture et de la mairie, suspect au parquet, hostile au clergé, redouté de la bourgeoisie, sans profession, sans avoir et sans crédit, voilà où je suis arrivé à trente' quatre ans. Je n ai plus rien à faire à Besançon : j’ai, dans mon métier de compositeur, une ressource honnête et assurée; le bec de ma plume me fournira un petit supplément : avec cela, je vais attendre les événements, et je renonce au rôle de solliciteur. »
11 va rentrer dans son rôle de pur prolétaire et
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de révolté. Un de ses amis et recommandeur.s d’alors (le docteur Delacroix) a dit à ce sujet1 : « Le jour où j’ai vu Proudhon nous échapper et se rejeter dans la mêlée, le jour surtout où je l’ai vu entraîné par la lutte quotidienne, obligé de faire en même temps face à tous, je n’ai pas un seul instant douté de son avenir glorieux et malheureux. C’était pour moi un homme et un ami perdus! » Un homme perdu, — oh! non pas; — de tels lutteurs de la pensée survivent même à leur défaite. Leur renom y trouve son compte ; leur système, en se brisant, a laissé de ses piquants et de ses dards ; ce qu’il y a de bon, de possible dans les idées, se dissémine et se répand. Mais on conçoit que, sur le moment et à l’entrée de l’action, plus d’une honnête amitié provinciale, effrayée et intimidée, en ait jugé, autrement.
Et moi aussi, je fais, chemin faisant, mes réflexions, à mesure que je transcris et que je cite, à mesure que j’avance dans le récit et l’exposé de cette vie, de cette existence hors cadre, de ce caractère énergique, athlétique, dont on voit toutes les nodosités et les angles, mais qui n’était peutêtre pas irréconciliable au début. Que si je parais rêver un moment, on me permettra de dire mon rêve.
Je me suis demandé souvent pourquoi la France est le pays des révolutions et non des réformes ;