ÉDUCATION ÉCONOMIQUE CONSOMMÉE
au monde et sans affections. Cela m’a donné de la tristesse; mais la convalescence de ma mère, mon départ pour Paris et une nouvelle affaire monstre de mes patrons, qui n’ont pas tardé à me suivre, m’ont bientôt apporté de nouvelles distractions. — Pendant un mois, je me suis trouvé en rapport journalier avec quarante députés pour demander au Gouvernement deux mille chevaux, avec lesquels MM. Gauthier frères offraient d’opérer la remonte des blés sur le bhône et d’approvisionner tout l’est de la France à un prix de voiture cinq fois moindre que celui des compagnies. 11 en serait résulté que le prix du pain aurait été, dès le 15 février, réduit partout à vingt centimes le kilogramme, au lieu de quarante et cinquante; c’était, pour tout le pays, un bénéfice de plus de cent
par l’Académie. C’est à quoi je saurai les contraindre Tune et l’autre. Ce résultat obtenu, ma condition de batelier n’aura rien de pénible pour moi; il sera démontré que si j’ai volé la pension Suard, comme quelques-uns disent, ce n’est pas par mon incapacité, et j’aurai le droit de ne m’occuper plus d’autre chose que de gagner ma vie. Jusque-là, je ne pouvais ft-ster sous le coup d'une accusation calomnieuse, et si les niais de l’Académie osent encore regretter ma nomination, ils seront forcés de reconnaître que leur seul et unique motif, c’est que j’étais trop honnête homme, trop homme de cœur, pour réussir à leur guise.
« Encore ce dernier sacrifice, mes chers parents; vous n’auriez pu supporter l’idée que je fusse rangé irrévocablement parmi les médiocrités et les ingrats. Mon caractère et mon intelligence une fois mis à couvert de toute critique, la responsabilité de mon insuccès est aux lâches qui m’ont délaissé sans me comprendre.
« Je vous embrasse, chers père et mère,
« P.-J. Proidiion. »
— Le père de Proudhon mourut le 30 mars 1840, et c’est alors que sa mère se retira au village de Burgille. Elle y mourut dixhuit mois après environ.
millions. Nous avons été parfaitement accueillis des députés, mais poliment éconduits par MM. les ministres; cela devait être1. „
« En mai dernier, une autre affaire m’appelle à Dijon; j’y ai passé presque tout le mois à préparer une cause, écrire un mémoiie, l’imprimer, etc. — C’est donc à peine si, dans tout ce temps, j’ai pu m’occuper de la solution de mes Contradictions économiques. »
Dans les derniers de mois de 18/i7, Proudhon prit le parti de renoncer à cet emploi si absorbant, et qui souvent l’immisçait aussi à une nature d’affaires et surtout à un mode d’opérations par trop en désaccord avec ses idées et ses théories ; à la suite de quelque dissentiment avec ses patrons, il donna brusquement, en octobre, son congé, et signifia une démission qui ne fut d’abord ni acceptée ni refusée. Ces messieurs tenaient, on le conçoit, à leur avocat età leur chef du contentieux. Pour lui, tout en leur restant reconnaissant, il avait fini par éprouver ce que l’on se figure si aisément de la part d’une nature indépendante, récalcitrante et ennemie de tout joug :
1. Je crois pouvoir mettre au nombre des travaux et mémoires écrits en vue de ses patrons un article inséré d’abord dans le Journal des Économistes (mai 1845), et publié peu après en brochure sous ce titre : De la Concurrence entre les Chemins de fer et les Voies navigables. Proudhon y plaide la cause de la batellerie française, et, implicitement, celle du canal du Rhône au Rhin; mais, obéissant à la forme et à la loi de son esprit, il a élevé l’intérêt privé qu’il représente à la hauteur d’une question générale.