ÉDUCATION ÉCONOMIQUE CONSOMMÉE
« Je suis très-content, disait-il, très-satisfait du parti que je viens de prendre. Il y a assez longtemps que je suis au service des autres; je veux être maître à mon tour, ne fût-ce que d’une hutte de sauvage, d’une ligne et d’un hameçon. Et si jamais je dois supporter un patronage, j’aurai soin de prendre pour patron un étranger, un inconnu, qui ne soit ni mon compagnon, ni mon condisciple, ni mon ami; qui ne mette jamais les pieds chez moi, qui ne s’occupe pas de moi et chez qui je n’entre jamais. »
Quelles qu’aient pu être les causes, si explicables d’ailleurs, de cette impatience finale de Proudhon, le patronage amical de MM. Gauthier compte trèshonorablement pour eux dans sa vie.
Relations nouvelles. — Le groupe des premiers amis ; celui des seconds. — Les économistes; M. Joseph Garnier. — Relations allemandes; Charles Grün. — Un disciple français, M. Darimon.
En ces années, il se fit véritablement un changement complet dans la vie et les relations de Proudhon : le groupe des premiers amis est insensiblement remplacé par d’autres.
Nous entrons tous dans la vie avec un premier groupe, un premier cortège : ce sont les amis d’enfance, ceux du collège, ceux du p&ys, ceux-là dont on peut dire en vérité que « les plus vieux sont les meilleurs ». Ces premiers amis, qui nous tiennent au cœur par une secrète tendresse et par le droit si puissant de premier occupant, ont une grande influence sur nous : c’est avec eux, de concert, que nous faisons nos premiers rêves, nos héroïques et magnifiques projets, que nous concertons nos premières ambitions de gloire et de bonheur, nos futures conquêtes ; c’est entre eux et nous que nous distribuons les rangs, les rôles sur
le théâtre de la vie, et que nous partageons en idée le monde. C’est en vue d’eux que nous faisons souvent nos plus grands efforts ; c’est avec eux que nous jouissons le plus vivement de nos premiers succès. Ces premiers amis ont sur nous des droits que nul autre ne retrouvera ensuite : ils nous grondent, ils nous tutoient, ils nous disent des vérités dures, et nous ne les en aimons pas moins; nous osons, en revanche, avoir devant eux tout notre amour-propre, tout notre orgueil, nous concéder tout notre génie, nous repaître de toutes nos espérances. De politique ni de pudeur, nous n’en avons pas besoin avec eux; nous sommes en bonnes mains, en mains sûres; pas de jalousie; leur amourpropre, après tout, fait partie du nôtre ; nous sommes, comme on disait autrefois, de la même volée, de la même escadre; ce qui revient à l’un, de bonheur ou d’honneur, rejaillit sur les autres. Mais peu à peu ces amitiés s’éloignent, s’écartent; le faisceau se relâche et se dénoue; le mariage surtout, le mariage, cette seconde existence, vient séparer ces premiers amis et camarades, qui semblaient à jamais unis et liés à la Spartiate. Le mariage a de singuliers effets et des contre-coups prolonds sur l’amitié. Quatre amis étaient étroitement unis ensemble : trois se marient; au bout d’une année à peine, que s’est-il passé? — J’ai cru m’apercevoir, nous dit le quatrième, que par le seul effet du lien conjugal, la personnalité s’est accusée chez celui-ci, qu’elle s’est déformée dans