LE GROUPE DES PREMIERS AMIS
celui-là, et que dans le troisième elle s’est murée. — Cette personnalité, il arrive quelquefois aussi qu’elle se double par le mariage, c’est-à-dire qu’au lieu d’un ami, le nouvel époux vous en rend deux. Le cas est rare. Le mariage, d’ordinaire, cantonne son homme; du moins il le classe. La direction du point de vue en est changée. Les ambitieux et les positifs s’y créent des mobiles et des intérêts nouveaux. Les caractères paresseux et mous s’y ralentissent et achèvent de s’y effacer. Les caractères amoureux et jaloux s’y absorbent. Tel qui était aimable et toujours en mouvement, en curiosité d’idées avant le mariage, est abîmé dans l’extase conjugale aussitôt après : c’est, pour ses amis de la veille, un homme perdu. La lune de miel peut passer, il ne se retrouvera plus le même. En général, ceux qui aiment beaucoup les femmes ne sont pas, avec les hommes, les meilleurs amis. Proudhon, à qui j’emprunte plus d’une de ces remarques, Proudhon, qui avait l’écorce rude et la racine tendre, écrivait un jour à Ackermann à ce sujet (4 octobre 1844) :
« De tous les membres de notre ancienne petite société, je suis le seul qui ai conservé le lien philadelphique. C'est par moi que tous nos amis ont des nouvelles les uns des autres, car seul, j’ose le dire, je n’éprouve ni n’inspire de refroidissement. Je remarque seulement que le mariage opère d’une façon étrange sur vous autres, Messieurs, qui avez pris femme : d’abord, vous commencez par souhaiter à vos amis autant de bonheur qu’il vous en arrive; puis,
P. -J. PKOUDHON.
vous retranchant peu à peu dans le ménage, vous finissez par oublier que vous fûtes compagnons. Je croyais que l’amour, la paternité, augmentaient l’amitié chez les hommes; je m’aperçois aujourd'hui que ce n’était là qu’un paradoxe, une illusion. L’amour est donc aussi borné dans l’homme que l’intelligence! Le moment où il nous semble que nous avons atteint l’un des sommets de la science est précisément celui où nous découvrons que nous ne savons rien, et notre prétendue science est toujours plus étroite que n’était notre foi. Le moment où notre cœur semble s’ouvrir à d’infinies affections est justement celui où il se concentre et se glace. Si Oreste avait épousé Hermione, de ce jour il eût oublié Pylade : cette amitié si fameuse ne subsistait qu’à une condition, celle d’un amour malheureux. »
Un peu plus tard, à Bergmann, non plus sur un ton de reproche et de plainte, mais avec l’accent de l’inquiétude, il disait (22 octobre 1846) :
« J’ai une douzaine d’amis (c’est beaucoup pour un homme) que je n’oublie jamais ni dans la bonne ni dans la mauvaise fortune, qui font partie essentielle de mon existence, et à qui je pense tout d'abord dans tout ce que j’entreprends et qui m’arrive : tu es toujours le premier de la liste. Mais toi, époux, père de famille, savant en «s et en es, ne serais-tu point sujet au refroidissement? Y a-t-il encore quelque chose de commun entre le célibataire et l’homme marié? Parle, réponds-moi, rassure-moi; je te le demande, j’en ai besoin... »
Cette douzaine d’amis, nous les connaissons à peu près tous ; ils méritent d’être rappelés ici : c’étaient, outre les deux intimes correspondants si