LE GROUPE DES PREMIERS AMIS
souvent cités, c’étaient l’un des deux frères Haag, bien connus par leurs communs et sérieux travaux, l’ingénieur Tourneux1, le docteur Maguet, à qui Proudhon trouvait « un esprit à la fois simple, solide et sage, préférable cent fois au brillant des hommes à imagination et à systèmes » ; il retourna plus tard pratiquer la médecine dans son pays de Franche-Comté, à Dampierre-sur-Salon, et Proudhon alla l’y visiter l’année d’avant sa mort2; — c’était le peintre Elmerich, que nous
1. M. Tourneux, qui, dès ce temps-là, était chef de division au ministère des Travaux publics.
2. M. Maguet veut bien détacher pour moi de son album la page suivante, écrite de la main de Proudhon, et où il exprime avec énergie le sentiment philadelphique, si développé chez lui de tout temps; je reproduis exactement la page, jusque dans ses moindres singularités :
« Sans I’Amitié
« Qu’est-ce que la vie de l’homme?
« La science dessèche et flétrit; le pouvoir enivre et rend superbe; la dévotion sans charité n’est qu’hypocrisie. Le riche m’est odieux pour son égoïsme; l’amoureux me semble à plaindre dans son indolence; le voluptueux me dégoûte par sa mollesse. Mais que la divine Amitié vienne échauffer nos âmes, et tout prend une face nouvelle, un brillant caractère. Plaisir, amour, pouvoir, richesse, science, religion, l’Amitié sait tout agrandir ; par elle tout devient encore plus aimable, plus beau, plus sublime.
« L’amitié fait pardonner à la fortune, et rend quelquefois digne d'envie le malheur.
« J’ose m’en vanter, j’ai toujours eu des amis : jamais, à aucune époque de ma vie, mon cœur ne fut vide d’un doux attachement. Et lorsque pour la première fois nous nous rcncon-
perdons de vue d’assez bonne heure dans cette Correspondance, mais que nous retrouvons aux expositions; l’excellent Dessirier, auteur d’un Syllabaire ou Méthode facile pour apprendre à lire, et avec qui Proudhon avait habité quelque temps, rue Sainte-Anne, n° 22, dans les commencements de son séjour à Paris.
A partir de 18Æ6, on voit peu à peu se former autour de Proudhon un autre groupe d’amis, ceux que son système et ses idées séduisent, que sa puissante personnalité attire et captive. Après les amis nés et élevés avec nous, on a les amis acquis et conquis (Darimon, Langlois, Duchène, Chaudey,
trâmes, mon cher Machet, je ne me trompai point, quelque chose me dit que je venais de gagner encore un ami.
« Suis-je donc heureux?
« Non, et à Dieu ne plaise que j’en accuse l’Amitié!
« Mais qui pourrait connaître le bonheur dans un siècle tel que le nôtre? Dans le sanctuaire de la science, au pied des autels, dans les bras de la Volupté*, dans le sein même de l’Amitié, le sentiment des misères de l’humanité me poursuit et m’imporhine. O Jeunes hommes généreux, bataillon sacré des Amis, une vocation glorieuse est la nôtre : nous avons été prédestinés pour l’extirpation du vice et de la tyrannie. Faillirons-nous à notre mission?
« Pour moi, j’ai levé ma main vers le ciel, et j'en ai fait le serment :
« Je ne vis plus que pour l’accomplissement de cette œuvre
sacrée,
« et pour I’Amitié.
« 17 août 1839.
« P.-J. Pitou DHON. Il
* • N. D. Qui que vous soyez, ami lecteur et sage lectrice, vous êtes prié de ne voir qu’une synecdoque dans ces mots du soussigné. »