M. JOSEPH GARNIER
Dans une leçon d’ouverture d’un cours professé à l’Athénée ( Introduction à l'élude de l'Economie politique ), qu’il avait envoyée à Proudhon, M. J. Garnier avait fait grand usage des opinions et de l’autorité de M. Rossi. Proudhon lui répond à ce sujet. Tout ce qu’il dit de Rossi, l’un des écrivains à qui il reconnaît devoir le plus et dont il déclare « admirer les hautes facultés plus que personne », me fait encore plus regretter qu’il n’ait pas eu occasion de le voir de près, de le cultiver de bonne heure, d’échanger avec lui, de vive voix, des idées et des contradictions qui ne laissent pas de se modifier dans un semblable contact. — « Je suis con- « vaincu, aussi bien que vous, Monsieur, écrivait « Proudhon, que M. Rossi est une intelligence rare; « je crois qu’il en dit beaucoup moins qu’il n’en « pense ; mais qu’est-ce donc enfin qui l’empêche « de parler, lui et M. Blanqui, et M. Michel Che- « valier, et tant d’autres? » Ce qui les empêchait, ces savants, de parler et de s’expliquer davantage, c’était une certaine prudence politique qui leur faisait éviter pour leur science spéciale des conflits trop nombreux et trop choquants. M. Rossi, en particulier, avec sa netteté circonspecte et avisée, avait pris soin tout d’abord de faire rentrer l’économie politique dans le cadre d’Adam Smith ; il entendait que cette science ne s’occupât que des lois naturelles qui président à la production et à la distribution de la richesse, laissant aux autres sciences morales et politiques le cléve-
P.-J. PKOUDHON.
loppement toujours hasardeux du genre humain.
« M. Rossi, s’écriait Proudhon dans l’intime et orgueilleuse conscience de sa force, ne trouve pas que le moment soit venu de réunir, par une puissante synthèse , toutes les sciences morales et politiques. — Pourquoi non? Le moment sera venu dès qu’il se trouvera un homme assez heureusement organisé pour l’entreprendre ; et cet homme peut exister aujourd’hui comme demain. Car il ne faut pas confondre la science à son point de départ, la science dans ses rudiments, avec la science faite et développée... Une science existe du moment que son objet, sa circonscription et sa méthode ou son organe sont donnés; dès ce moment, elle est certaine, et n’a pas besoin, pour cela, d'être finie. Dire que l’économie politique n’est, pas la science générale de la société, parce qu'elle n’a parlé jusqu’ici que de division du travail, de capitaux et de monnaies, c’est affirmer ce que l’on ignore; — c’est faire comme celui qui, ayant inventé les chiffres et le système décimal, aurait dit que l’arithmétique se réduisait à la numération, qu’elle n’allait pas jusqu’au calcul. »
Mais aussi, en réclamant une telle extension ambitieuse pour son économie politique, à combien d’ écueils Proudhon n’allait-il pas se heurter et se briser? Rossi, au contraire, y prenait bien garde; avec sa sagacité et son absence de préjugés, il voyait, certes, les incohérences, les inconséquences; il les indiquait même, mais ne prétendait pas les surmonter ni les forcer : lorsque, sur une question particulière, il trouvait l’économie politique avec ses déductions naturelles et immédiates en désac-