M. JOSEPH GARNIER
cord avec la politique ou avec la morale, il s’en référait à celles-ci; il n’hésitait pas à déclarer l’économie politique subordonnée à la morale comme à une science plus haute. C’est ce qu’il fit notamment lorsqu’il eut à justifier le travail parcellaire et l’emploi des enfants dans les manufactures. Sur quoi Proudhon, surpris de sa timidité et de cette sorte de désaveu scientifique , écrivait dans les lettres que j’ai sous les yeux, adressées à M. J. Garnier :
« Cette échappatoire, qui m’avait séduit d’abord, comme toutes les subtilités de M. Rossi, tend visiblement, non à justifier l’économie politique, mais à la rendre irresponsable de ses propres conséquences. Or, en reprenant l’idée de science au point de vue élevé de la métaphysique, il est facile de voir qu’une science qui, pour exister, a besoin d’une autre, n’est point une science vraie, — qu’une science dont les applications rationnelles conduiraient à mal, est une science chimérique, si ce n’est une science mal comprise. Partant de cette réflexion, je commençai par rejeter les conclusions de M. Rossi; — puis, reprenant à nouveau les recherches sur la loi de division, je pus bientôt me convaincre, par la détermination des lois organiques du travail, que M. Rossi avait faibli dans cette partie de ses intéressantes leçons. M. Rossi a fait comme Newton, et n’est-il pas glorieux de se tromper comme Newton? Celui-ci ayant observé les perturbations des planètes, dont la loi ne fut démontrée que longtemps après par La Place, osa écrire qu’un jour viendrait infailliblement où l’opération immédiate de la Divinité serait nécessaire pour rétablir l’ordre dans les mondes, sans quoi, par le progrès des perturbations, ils tomberaient dans le chaos. La Place, en
démontrant que ces perturbations faisaient partie intégrante du système, et qu’après une certaine période tout rentrait dans l’ordre primitif, rassura le monde effrayé. Mais Newton ruinait de fond en comble, par une assertion aussi étrange, tout son édifice astronomique. Un système dont la conséquence était la ruine ne pouvait être admis, et Newton se condamnait de sa propre bouche. Il devait se borner à dire : Au point où nous en sommes, le premier et le plus important problème que nous ayons à résoudre est celui des perturbations planétaires1. Ainsi M. Rossi, après avoir reconnu les avantages et les inconvénients du travail des enfants et du travail parcellaire, au lieu de faire appel à la morale, Deus ex machina! devait se borner à proclamer le problème, s’il ne pouvait le résoudre. »
Il ne se peut assurément de contradiction plus digne, plus déférente, plus respectueuse; mais la différence entre M. Rossi et Proudhon s’y voit nette-
t. Cette excursion de Proudhon dans la science astronomique peut paraître un peu hasardée; ce qu’il dit n’est vrai qu’en gros. Un juge compétent, que je consulte (M. J. Bertrand, de l’Académie des sciences), me l’explique en le rectifiant. Newton, en effet, a supposé que le système planétaire ne renferme pas en lui-même des éléments de conservation indéfinie, et qu’une main Puissante devait intervenir de temps à autre pour réparer le désordre. Euler, qui s’est fort occupé des perturbations, partageait cette idée. La Place, de son côté, a montré que certains éléments du problème sont invariables; il a rassuré les astronomes sur quelques points du système. Mais on n’a pas la loi des perturbations des planètes ; cette loi n’est pas trouvée. Les tables qui en tiennent lieu sont construites d’après les méthodes découvertes et perfectionnées par Euler, d’Alembert, Clairaut, La Grange surtout, et enfin La Place, dont le rôle est assez beau sans qu’on l’exagère. Les profanes devraient parler le moins possible de ces choses, sur lesquelles ils ne font que balbutier.