LA PENSION SUARD
concerne le mécanisme de la langue hébraïque, a regretté que l’auteur se soit abandonné à des conjectures hasardées, et qu’il ait quelqueiois oublié la méthode expérimentale et comparative que la Commission avait spécialement recommandée1. »
A cette date, Proudhon était déjà titulaire de ce qu'on appelle la pension Suard. Cette pension consiste en une rente de 1,500 fr. léguée à 1 Académie de Besnnçon par M,ne Suard, veuve de l’académicien, pour être donnée tous les trois ans à celui des jeunes gens du département du Doubs, bachelier ès-lettres ou ès-sciences, et dépourvu de fortune, qui aura été , au jugement de l’Académie de Besançon, reconnu pour montrer les plus heureuses dispositions soit pour la carrière des lettres ou des sciences, soit pour l'élude du droit ou de la médecine. Proudhon fut le troisième pensionnaire élu par l’Académie : les deux premiers qui avaient joui de la pension étaient Gustave Fallût et Mauvais : — Gustave Fallût, le premier chez nous qui ait su, dans l’étude de notre vieux langage, allier une conception philosophique à des connaissances positives, et qui mourut prématuré-
1. J’ai sous les yeux le mémoire manuscrit qui appartient aux Archives de l’Institut. Il n’a été publié qu’en partie dans 1 e Journal de la Langue Française , qu’éditait M. Terzuolo, bon imprimeur et louable grammairien. Le journal cessa de paraître ( 1 840), avant l’insertion complète du mémoire que Proudhon avait compté rassembler et donner ensuite dans un tirage à part. L’interruption survenant, il n’y songea plus.
ment; c’était un des meilleurs amis de Proudhon, son conseil, la plus forte tète synthétique qu’il ait d’abord connue, et qu’il ne remplaça que par Bergmann1 ; — Mauvais, astronome distingué de l'Académie des sciences et qui périt par un suicide à la suite de chagrins et d’amères mortifications qui l’atteignirent dans l’exercice et la culture de sa science chérie.
Proudhon n’était point arrivé sans difficulté et sans lutte à la possession de cette pension Suard,
1. Gustave Fallot mourut à Paris, le 6 juillet 1830; né à Montbéliard, d’une famille protestante, le 17 novembre 1807, il n’était âgé que de vingt-neuf ans. Après de brillantes études faites dans sa ville natale, son père l’obligea à entrer dans le commerce; mais une vocation irrésistible entraînait le jeune homme vers l’étude. 11 s'adressa à M. Weiss, si paternel pour ses jeunes compatriotes, et qui trouva moyen de lui procurer des occupations littéraires. Venu à Paris après la révolution de juillet 1830, Fallot y éprouva de premières difficultés et des mécomptes. Il a jugé rrès-sévèrement la littérature d’alors, bien qu’il eût l’occasion de rencontrer chez Nodier les principaux d’entre les plus jeunes écrivains et poètes, et qu’il n’eût à se plaindre d’aucun. Il avait, comme Proudhon, la triste conviction que « la littérature française est frappée de plaies incurables » et que « sa décadence est complète. » Il faut faire, dans ces jugements pessimistes, la part de la première misanthropie austère et de l’intolérance assez naturelle aux vertueuses jeunesses. La situation personnelle avec ses ombres déteignait aussi dans le tableau. Gustave Fallot n’eut pourtant pas trop à se plaindre des hommes. Ayant obtenu de l’Académie de Besançon, en 1832, la pension Suard, il arriva, peu d’années après, à être sous-bibliothécaire à l’Institut; il était aussi secrétaire de la Commission fondée par M. Guizot pour la publication des documents relatifs à l’histoire de France. Ce fut sa santé qui le trahit. Il mourut sans pouvoir jouir longtemps d’une position qui le mettait aux sources du savoir, et qu’il avait le plus désirée. Son seul