MAUVAIS ET GUSTAVE FALLOT
qui devait lui assurer pendant trois années le bienfait de l’étude et, véritablement, émanciper son intelligence en l’allégeant quelque peu du lourd fardeau quotidien qui roulait sur elle. Il va nous tenir au courant lui-même de toutes les vicissitudes de cette grande affaire qui fut décisive dans sa destinée. Il dut songer d’abord à liquider son imprimerie, pour laquelle il avait eu un associé qui avait tristement fini1, et il n’y parvint pas
ouvrage, Recherches sur les Formes grammaticales de la Langue française et de ses Dialectes au xme siècle, a été publié en 1839, par les soins de son ami Ackermann. — Voici à quelle occasion Fallût et Proudhon se lièrent. Vers 1829, Fallût était à Besançon et y travaillait pour vivre. 11 s’était chargé, tout protestant qu’il était, de revoir une Vie des Saints, je crois, qui s’y publiait en latin; il y ajoutait des notes, en latin aussi : mais il lui arrivait quelquefois de laisser échapper des fautes que Proudhon, alors correcteur à l’imprimerie, ne manquait jamais de lui signaler. Surpris de trouver dans un atelier un si bon latiniste, il voulut faire sa connaissance : de là bientôt la plus sérieuse et la plus étroite amitié, une amitié de l’entendement et du cœur.
1. Voici une lettre désolée et navrante qu’il écrivait à M. Milliet dans les premiers jours qui suivirent la disparition de son associé :
« (Besançon, 18 avril 1838.) Mon cher et ancien collègue, la note que je vous adresse ci-incluse pour votre journal (le Journal de l'Ain ) vous apprendra quel événement funeste m’oblige à vous
écrire .
. . . . Nous sommes dans la consternation. Toutes les perquisitions que j’ai pu faire ne m’apprennent rien sur le motif véritable d’une résolution si désespérée. Je crois mon malheureux associé mort et suicide : mais ni les affaires de l’imprimerie, ni aucun chagrin domestique ne me paraît donner la clé de celte énigme, qui demeure ici pour tous inexplicable. En partant, il laissa une lettre sans signature et sans date, écrite avec assez de suite et de
P.-J. P Pi O U D II O N.
aussi vite ni aussi aisément qu’il l’espérait. 11 dut aussi, pour être dans les conditions voulues, se faire recevoir bachelier. 11 était d’usage d’adresser une lettre ou pétition à l’Académie ; c’était une démarche assez délicate de la part d’un candidat tel que Proudhon : il ne fallait pas être trop altier ni trop brusque en commençant. Il trouva des académiciens bienveillants qui le guidèrent. Proudhon écrivait le 3 juin 1838 à son ami Paul Ackermann, grammai-
raison, mais d’un style si prodigieusement exalté et mélodramatique, qu'il est visible que son auteur était sous l’influence d’une hypocondrie atrabilaire profonde. 11 y attribue son malheur au manque d’argent, à l’abandon de l’un de ses associés, à la fatalité qui le poursuit d"ès son enfance : il dit adieu à sa femme et à ses enfants, qu’il n’espère plus revoir; invoque la mort, mais sans annoncer le dessein fixe, formel et bien arrêté du suicide, et s’excuse du parti qu’il prend, en disant que son absence sera plus utile à sa famille que tous les efforts d’un père si malheureux. Cette lettre est déchirante par la peinture des souffrances morales qu’il a dû éprouver : mais il faut convenir que toutes ses allégations, pesées dans la balance d» la froide raison, sont bien faibles et légères.
« Exténué de veilles, de fatigues, épuisé de force physique et morale, il s’est arrêté dans sa course, et il est sûrement mort, mort malheureux! Je ne puis venir à bout de consoler sa femme, inconsolable moi-même. J’étais à Paris, quand je reçus cette nouvelle désastreuse, et je suis revenu en toute diligence le remplacer sur son banc de quart. Qui sait si, à mon tour, je ne dois point avoir pour toute oraison funèbre celle que je viens de rédiger pour mon ami?
« Vivez et soyez heureux, mon cher monsieur Milliet, et gardez le souvenir de l’honnête homme et du bon citoyen.
« Tout à vous,
«P.-J. P non du on.»