‹ P. J. ProudhonChapitre 73 sur 95 · M. Émile Délerot · texte numérisé non relu

M. Émile Délerot

2. Victor Considérant demeurait dans le bas de la rue de Seine.

CHARLES G R U N

ristes de l’Allemagne, il faut conquérir pour moi cette bienveillance, il faut pénétrer jusque derrière le rempart où s’abrite cet esprit blessé. En vérité, comment pouvaisje me figurer l’auteur du mémoire : Qu’esl-cc que la Propriété ? l’auteur de la Lettre à M. Considérant, lettre pour laquelle il eut à comparaître devant le jury du Doubs, l’ancien ouvrier imprimeur qui se plonge depuis longtemps déjà dans des études sans fin, le prolétaire qui cherche la science sociale dans l’intérêt du prolétariat, et qui, récompensé de son courage pai un procès devant les assises, a subi durant de longues années le supplice bien autrement terrible du dédain public; ce penseur solitaire, audacieux, impitoyable, comment pouvais -je me le figurer, si ce n’est comme un homme aigri par les souffrances morales?

« Lorsque j’entrai dans la chambre de Proudhon, je vis un homme assez grand, nerveux, d’une trentaine d’années environ, le corps vêtu d’un gilet de laine et les pieds dans des sabots. Une chambre d’étudiant avec un lit; un petit nombre de livres sur des rayons, sur une table plusieurs numéros du National et d’une Revue d’économie politique, tel était son entourage, cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que nous étions engagés déjà dans le plus cordial entretien, et le dialogue allait si rondement, que j’eus à peine le temps de songer à part moi combien je m’étais trompé en m’imaginant trouver ici la défiance de Rousseau et de Louis Boerne. Un visage ouvert, un front merveilleusement plastique, des yeux bruns admirablement beaux, le bas de la figure un peu massif et tout à fait en harmonie avec la forte nature montagneuse du Jura; une prononciation énergique, pleine, volontiers rustique, surtout si on la compare au gracieux gazouillement parisien; un langage serré, concis, avec un choix d’expressions d’une justesse mathématique; un cœur plein de calme, d’assurance, de gaieté même; en un mot, un homme beau et vaillant contre tout un monde 1 #

C’est Proudhon jeune, vu en beau, mais ressemblant. Ce qui suit, chez l’auteur allemand, est un peu plus subtil :

« Lors de mon premier amour, j’étais, dit-il, autant qu’il m’en souvient, plus épris des taches de rousseur de mon amante que de toute sa personne; cependant, si une autre jeune fille avait eu ces taches, je ne l’aurais pas aimée pour cela. C’est une règle générale de psychologie que l’amant préfère, chez les objets de son affection, certains détails qui, précisément, sont en contradiction avec les lois de la beauté... (J’abrège: on sait sur ce thème les beaux vers de Lucrèce, d’Horace et du Misa?ilhrope.)

« Proudhon louche un peu , et c’est précisément cette circonstance qui me fit trouver, dès le premier coup, son visage si intéressant. Ses belles et claires prunelles, qui semblent avoir une direction légèrement divergente, me rappelèrent les taches de rousseur de Wetzlar '. Et pendant que nous causions de Hégel, de Feuerbach, d’Adam Smith, de Say, Blanqui , Wolowski, Fourier et Considérant, de Liszt et du Zollverein (union des douanes) , de Heine et de Marx1 2, mon regard glissait de ces yeux louches à la ligne sculpturale de ses sourcils et à la courbure splendide de son front, qui ne m’auraient pas, je le répète, paru si beaux sans le léger défaut des prunelles. »

Je vous ai prévenus que nous sommes avec un

1. Wetzlar est la petite ville où siégeait autrefois le tribunal de l’Empire. C’est là que Goethe fit la connaissance de la Charlotte de Werther; et Charles Grün, admirateur de Gœthe, a sans doute rencontré et peut-être cherché au même endroit une aventure du même genre.

2. Un écrivain de la jeune école hégélienne, qui se distingua dans la lutte contre l’école de Berlin.

CHARLES GRUN

enthousiaste; il faut en prendre notre parti. Mais, ce tribut payé à la patrie de Werther, nous rentrons dans le sérieux de l’appréciation et de la doctrine :

« Quel bonheur plus grand aurais-je pu désirer? Après une masse d’études fatigantes , après u.se incessante critique de toutes les théories socialistes possibles, je rencontrais au milieu de Paris, — de ce Paris où mille systèmes criblés de blessures sans nombre se pressent, se heurtent les uns les autres avec la prétention de vivre, où les pensées mortes errent çà et là comme autant de fantômes, — je rencontrais un homme qui, vaillamment, librement, sans réserve, se déclarait d’accord avec moi. Dans la critique du socialisme et du philosophisme français, nous nous entendîmes sur tous les points, et j’en sentis mon âme fortifiée.

« Proudhon est le seul Français complètement libre de préjugés que j’aie jamais connu. Il s’est assez occupé de la science allemande pour appliquer son oreille contre terre chaque fois que l’esprit s’agite de l’autre côté du Rhin. Il possède assez de profondes connaissances en philosophie pour soupçonner un sens profond derrière noi phrases redondantes... Il a su vraiment s’approprier la substance même de notre science, et c’est avec nos idées qu’il a chargé ses canons contre la propriété. Il a compris Kant et a bien vu l’œuf que Hégel avait su, comme Colomb, faire tenir droit : la négation de la négation. Le grand et sublime travail de Hégel, qui consiste à résoudre l’un dans l’autre, au sein de l’absolu, la liberté e t la nécessité, et à avoir au moins posé le problème de l’humanité, en établissant que ma nature doit être mon œuvre, cette vérité immense, où tant de cerveaux français ont trouvé leur Waterloo..., Proudhon, lui, l’a parfaitement comprise. Seulement, il n’avait encore aucune connais-

sauce de la dissolution de la philosophie allemande ellemême parla critique, et de l’anéantissement de toute systématisation philosophique. J’ai eu le plaisir infini d’être, sur ce point', pour ainsi dire, le prival-ilocent de l’homme qui, depuis Lessing et Kant, n’a été surpassé peut-être par personne pour la vigueur de la pénétration. J’espère avoir, par là, au moins préparé une conciliation et une fusion complète de la critique sociale en deçà et au delà du Rhin. »

Au milieu des légères obscurités que peut offrir pour nous cet éloge tout germanique de Proudhon, on remarquera que Charles Grün ne se félicite d’avoir été son guide et son initiateur que sur un point particulier, et non d’une manière générale. Il l’a tenu au courant des successeurs et des réfu ateurs ou rencliérisseurs de Hégel, pas davantage. 11 institue même, entre Proudhon et Feuerbach, une comparaison suivie et un parallèle où nous ne le suivrons pas. 11 lui paraît que Proudhon était un Feuerbach sans le savoir, et qui n’avait pas eu besoin de l’autre pour se dire que l’intelligence humaine est d’autant plus élevée qu’elle se dépouille davantage de l’anthropomorphisme. Mais ces analogies qui, sous la plume d’un Allemand, sont faites pour éclaircir les choses aux yeux de ses compatriotes, ne pourraient que les embrouiller pour nous.

1. Les mots sur ce point ont été supprimés dans la traduction, si fidèle d’ailleurs, de M. Saint-René Taillandier; cette omission tendrait à faire de Proudhon un disciple des Allemands bien plus qu’il ne l’a été.

CHARI.ES GRUiN.

Je ne saurais cependant dérober une autre page curieuse où Charles Grün nous montie la finesse d’observation mêlée à la verve, et qui conclut tout en l’honneur de Proudhon ; elle est datée de Paris, 20 décembre (1844) :

« Suis-je donc condamné, écrit-il, à trouver l’esprit français insuffisant et superficiel, chaque fois que je suis en contact avec lui, et à me sentir un irrésistible désir de m’en rapprocher, chaque fois que je lui tourne le dos pour m’en éloigner? Le diable expliquera le problème, s’il le peut! Que ces Fiançais sont aimables dans leur manière de vivre, de s’exprimer, de sentir, mais qu’ils sont bornés dès qu’il s’agit de pénétrer l’essence des choses! Lorsqu’on leur expose les conceptions les plus remarquables, les plus profondes, ils vous disent, quand vous avez fini : Je comprends , je comprends , ce qui signifie tout simplement : « Je devine ce que vous avez voulu « dire, mais ce que vous avez mal exprimé : vous voulez « ( lire... » Et ils se lancent éloquemment dans une interprétation drôlatique qui vous fait sauter aux nues, puis ils vous demandent avec le plus grand contentement d’eux -mêmes : « N’est-ce pas ça? » On répond : « A peu « près, » quand on a au fond l’envie de leur dire : « Mais « non, pas le moins du monde, pas du tout, mille fois « non, ce n’est pas ça! »

« Cependant il y a des exceptions, de glorieuses exceptions, qui exercent une influence notable, qui créent une nouvelle France, pendant que les phrases de la vieille France s’en vont pourrir et disparaissent, pareilles à des feuilles fanées. J’ai aujourd’hui passé une heure délicieuse avec Proudhon. Nous avons échangé cent millions d’idées. Je lui parlai de la philosophie allemande et de sa dissolution accomplie par Feuerbach. Il le prit en pro-

fonde affection. Je cherchai à lui exposer, aussi vite que le permettait la rapidité d’une conversation, par quelle série d’idées Feuerbach arrivait à anéantir la Religion, comme il était devenu maître du dogme et avait fait descendre l’autre monde dans les ventricules du cœur'; comment il avait joué ensuite le même tour à la philosophie, et réduit les abstractions de la raison absolue à n’être que des conceptions de l’esprit de l’homme; en un mot, comment la science de l’absolu était par lui devenue une anthropologie. Proudhon m’écoutait avec une attention qui m’aurait donné de l’embarras si je n’avais été un peu protégé par les ombres du crépuscule qui tombait. Quand je dis en terminant : « Donc l’anthropologie, c’est « la métaphysique en action , » Proudhon frappa des mains, se leva et dit: « Et moi, je vais démontrer que « l'économie politique, c’est la métaphysique en action. » Cette parole faisait allusion à un écrit qu’il veut publier l’été prochain et dont il m’a déjà parlé. Alors nous nous donnâmes tous deux le plaisir de faire passer tout le monde au fil de notre critique : fouriéristes et communistes, radicaux et économistes , Cousin et Schelling. J’éprouvais une joie que je n’avais encore jamais ressentie depuis que j’étais à Paris. Proudhon est un nouveau Français, un penseur, un logicien, un homme qui apprécie à sa valeur la science allemande, sans la diviniser, comme l’ont fait quelques fous parisiens, et sans la voler, comme l’a fait le philosophe officiel de la France de Juillet1 2... Un poids fut enlevé du cœur de Proudhon quand je lui expliquai comment la critique avait percé à jour

1. C’est-à-dire, comment il s’ôtait appliqué à montrer que les promesses de la théologie pour une autre vie n’étaient que des aspirations du cœur. Nous n’entendons, en tout ceci , répondre que de la fidélité de la traduction, nullement des doctrines.

2. La justice m’oblige à dire que Charles Grün, pas plus au reste que Proudhon, n’a pris la peine de bien entendre, avant de

CHARLES GRUN

le pliébus grandiose de Hégel, et comment l’homme était sorti du système. Il m’assura qu’il s’était attendu à ce dénoûment, mais que, malheureusement, il ne pouvait prendre connaissance des travaux de l’Allemagne que par des analyses et des traductions françaises. Le pauvre Proudhon ne sait pas du tout l’allemand; douze ans de sa vie, il a été imprimeur, et tout ce qu’il sait, il l’a appris seul; il n’a pu trouver le temps d’apprendre l’allemand, autrement il l’aurait appris comme le reste. Je vis comment il savait profiter des traductions et des analyses par ce mot frappant qu’il me dit sur Feuerbach : « Mais, c’est l’accomplissement de l’œuvre de Strauss! » — Strauss, en effet, donnait bien la théorie du mythe, mais il restait à découvrir d’où venait le mythe et pourquoi 11 était un besoin *. »

l’attaquer, la philosophie de M. Cousin. Celui-ci a bien pu, après un voyage en Allemagne, nous rapporter quelques-unes des idées de Hégel sur la philosophie de l’histoire, et nous les présenter brillamment arrangées à sa manière, dans ses Cours de 1828-1830. Mais ce n’est là qu’un incident, et, comme disait Hégel lui-même : « Cousin a pêché quelques poissons dans mes eaux, mais il les a habilement noyés dans sa sauce.» L’ensemble et le corps de la philosophie de M. Cousin, tel qu’il s’offre à nous dans son entier développement, n’est nullement hégélien, soit pour la méthode, soit dans les îésultats. La méthode est celle de l’école écossaise, avec plus de hardiesse et d’étendue; les résultats sont spiritualistes. 11 suffit, pour s’en convaincre, de voir les principaux hommes de talent sortis de cette école et qui professent la pure doctrine de l’Université. Je suis très-désintéressé dans la question, ne croyant pas à la vraie solution des problèmes en ce sens ni par cette voie; seulement, il ne faut pas, comme l’ont fait Lerminier et Pierre Leroux, et comme le fait Grün, ne prendre l’adversaire en défaut que sur une fausse pointe, ni déplacer l’attaque.

1. Ceci me rappelle un des projets de Proudhon, qu’il exprimait dans une lettre de cette année même, et plus de six mois avant d’avoir fait la connaissance de Charles Grün : «... Les

Enfin il faut bien descendre de ces hauteurs et indiquer le point, le seul, sur lequel Proudhon et son admirateur allemand ne purent jamais s’entendre, je veux parler de la femme et de son rôle dans la société, même régénérée. Ici, Proudhon se montrait ce que nous l’avons vu, un homme de la vieille société, un vieux Romain, un ennemi de l’innovation moderne. Ce partisan de l’égalité absolue n’admettait pas l’égalité possible de la femme et de l’homme : « Croyez-vous donc, dit-il quelque part, qu’une femme, une maîtresse, une épouse

Jésuites nous désolent, écrivait-il de Besançon (12 mai 1844), et je prévois qu’il faudra recommencer sur nouveaux frais la guerre de Voltaire et. de Bousseuu... Je compte pour l’an prochain résumer toutes mes études bibliques en un volume, qui soit pour nous ce que le livre de Strauss a été pour l’Allemagne. Quand je devrai me mettre à la besogne, j’aurai besoin peut-être d’aller travailler quelques semaines à Strasbourg. Mais qui vivra verra. » Le temps lui manquait et lui manqua toujours pour tant de projets, tantôt manœuvre enchaîné à sa tâche, tantôt lutteur entraîné dans la mêlée, de tout temps écrasé sous le fardeau quotidien. — 11 ne se fût jamais mis, d’ailleurs, à la suite de Strauss pas plus que de Feuerbach ; il était dans sa nature de réagir contre ceux même desquels il semblait se rapprocher le plus. Je lis dans une lettre de lui, d’une date postérieure : « Je ne connais point l’ouvrage de Baur, et je commence à ne plus faire autant de cas des Allemands, bien que je mette leur consciencieux savoir bien au-dessus du parlage de nos Académiciens. Mais les Allemands ont de la peine à arrivera l’idée; ils sont lourds, diffus, confus et point heureux dans leurs conclusions. Ainsi, il m’est impossible d’admettre la Christologie de Strauss, et je ne suis pas davantage partisan de l’athéisme de Fueurbach, bien que ce soit un des plus vigoureux disciples de Hégel. Je crois qu’il n’apas touché le point juste... » Lettre à M. Tilloy, du 25 février 1858.)

CHARLES GRUN

soit un ami ; que la loyauté, la probité la plus parfaite, des mœurs pures, l’amour du travail et de la gloire, les sentiments les plus généreux puissent longtemps balancer auprès d’elle les petits défauts que nous, hommes, n’apercevons seulement pas? » C’est sur cette querelle que finit, d’une manière assez piquante, le livre de Charles Grün ; et voici la dernière lettre que le voyageur allemand écrit à sa femme :

« Paris, 20 janvier (1845).

« Aujourd’hui, à midi, j’ai déjeuné avec Proudhon et je me suis vivement disputé avec lui sur les femmes. — J’avais pris pour point de départ la phrase de son livre sur la Propriété : « Bien loin d’applaudir à ce que l’on « appelle aujourd’hui émancipation de la femme, incli- « nerais-je bien plutôt, s’il fallait en venir à cette extré- « mité, à mettre la femme en réclusion. » — Nous n’avons pu nous mettre d’accord. 11 veut faire de sa future femme une « ménagère ». Il n’y avait pas moyen de venir à bout de lui; il me disait toujours : « Je ne vous comprends « pas; » et cependant j’étais assez clair. — Ne désapprends donc pas la cuisine, entends-tu! Si Proudhon, un jour, vient me faire visite, il faudra d’abord lui servir une bonne cuisine de ta façon, et ensuite discuter avec lui sa théorie de la réclusion. Ta victoire serait comparable à celle de Rosbach. Mais surtout ne désapprends pas la cuisine! »

Et qu’on ne dise plus maintenant qu’un Allemand, même des plus enthousiastes, ne puisse avoir de l’esprit 1 !

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