Le livre de Charles Grün est estimé en Allemagne de ceux
Nous allons passer sans transition à une des connaissances nouvelles que Proudhon fit vers ce même temps et qui devint une amitié, un lien de disciple à maître. M. Darimon, venu de Lille à Paris depuis quelques années, s’occupait d’études sociales, économiques; il avait lu les livres de Proudhon et ne laissait rien échapper de lui. 11 venait précisément d’acheter le volume des Contradictions économiques qui paraissait en ce moment (octobre 1846); il l’avait sous le bras. Entrant pour dîner rue Notre-Dame-des-Victoires, à une table d’hôte (la maison Baurain), il apprit d’un des habitués que Proudhon était là, qu’il y dînait aussi. On lui offrit de le présenter. Proudhon, tel qu’il le vit alors et qu’il nous le dépeint, n’a rien du portrait idéal qu’a tracé Charles Grün : un corps assez maigre, mais fort et osseux, dans un grande redingote vert-bouteille qui descendait jusqu’aux talons, des bas bleus avec des pantalons courts, des souliers lacés, un chapeau bas à larges bords, un gilet croisé sur la poitrine, à couleurs criantes; la parole rude, l’abord brusque et qui semblait dire : Trêve aux compliments ! Proudhon coupa court aux premières phrases
même qui ne partagent pas ses idées et ses vues d’avenir; l’auteur est réputé l’écrivain le plus considérable de l’école socialiste : « Son livre, le Mouvement social en France et en Belgique, mérite d'ètre distingué entre toutes les œuvres des socialistes allemands par son entrain, sa clarté, par son enthousiasme pour la réforme sociale, uni à une analyse très-impartiale des différents systèmes.» C’est le jugement qu’en porte Gottschall dans son Tableau de la Littérature allemande au xtx* siècle.
M. DARl MON.
par lesquelles M. Darimon crut devoir débuter avec un auteur déjcà célèbre, qu’il admirait, et après quelques mots qui prouvaient chez le nouveau venu une grande intelligence du système : — « Vous l’avez donc lu, mon livre? » — « Non, je ne l’ai pas lu, il n’est pas coupé. » — « Eh bien , vous parlez comme si vous l’aviez lu. » — « C’est le plus grand compliment que vous puissiez me faire; cela me prouve que je vous ai compris. » — « Vous êtes le premier. » — 11 tenait à savoir l’opinion des gens sur ses livres, il avait une certaine inquiétude à ce sujet. M. Darimon ne lui parlait que de ses doctrines économiques : — « Mais vous ne me parlez pas du livre de la Création de l'Ordre dans l’ Humanité? » — « J’aurais autant aimé ne pas vous en parler. J’avoue que je ne le trouve pas bon dans la composition et dans l’ensemble. » — « Oui, dit-il, c’est un livre manqué; j’ai voulu faire une Encyclopédie, je ne savais rien. »
On voit assez la différence. Un Français, même celui qui va être un lieutenant ou un disciple, juge encore son chef ou son capitaine; il y a de l’analyse et des réserves jusque dans le respect.
Ce fut par la suite une précieuse acquisition pour Proudhon, que celle de ce premier et presque parfait adhérent. L’homme du Jura ne put plus dire désormais : « Je suis seul, je n’ai personne. » Intelligence vive, nette et souple, d’une élocution claire et facile, nul n’était plus propre que M. Darimon à élucider les idées du maître, à leur ôter leur
masque effrayant. Ecoutez-) e parler, interrogez-le sur le terrible réformateur et sur la doctrine , comme je l’ai fait et comme il a bien voulu s’y prêter; il est persuasif, il simplifie les difficultés, il écarte l’odieux; il n’y a plus de monstre. Proudhon, expliqué par lui, n’attaque la propriété que dans un certain sens. Au point de vue économique, la propriété, c’est capital, loyer et intérêts. Proudhon ne s’attaque pas au capital, mais à la rente, au loyer, à l’intérêt, à Y aubaine . autrement dit aux abus1 : c'est ce qu’il appelle le vol. De même, quand il dira : « Dieu, c’est le mal, » c’est du Dieu des théologiens qu’il entend parler. Tantum Rcllir/io potuit suadere malorum. C’est comme Ecrasons l'infâme de Voltaire; il faut comprendre le mot. Ainsi se présente à nous, sans sa grosse voix tonnante, le Proudhon de M, Darimon. Quelqu’un a dit spirituellement que « Darimon était le coussin de Proudhon. » 11 s’est trouvé de tout temps, auprès
1. Proudhon, dans ses plus doux moments, en convient. Je lis dans une de ses lettres (10 mai 1 S i- 1 , à Ackermann) : « Ce que vous me dites de M. D... ne me surprend pas. Paris pullule d’hommes comme lui. On convient de tous les abus que je signale ; mais quand je veux généraliser l’idée et arriver à une conclusion, alors on ne me suit plus. Mes critiques et moi nous sommes comme des gens qui veulent tous rabattre les angles à un polygone : seulement, quand l’opération sera faite, les premiers soutiennent que ce qui restera sera toujours un polygone, tandis que je dis que ce sera un cercle. Voilà, en réalité, en quoi je diffère de M. Blanqui et d’une foule d’autres.» Cette comparaison du polygone et du cercle lui était familière. Mais, si ce n’est, plus qu’une querelle de mots, pourquoi tant y tenir?
M. DAIUMON.
des grands et fougueux réformateurs, auprès des hommes d’invention et d’initiative révolutionnaire, de ces seconds qui comprennent, qui traduisent, qui adoucissent et atténuent. M. Darimon remplit ce rôle encore aujourd’hui à l’égard des idées proudhonïennes; sous fc-rne détournée, d est a l’œuvre. Lisez-le, et ici même ', sur les associations ouvrières fondées sur le principe de la mutualité. Arracher à la politique de telles questions, les restituer à la pure discussion économique, chercher à réaliser les idées sans porter ombrage au Gouvernement, c’est d’un bon esprit et d’une bonne tactique. M. Darimon, en ceci, marche et continue d’être, cà sa manière, dans la ligne de Proudhon. Et c’est de la sorte que les idées proudhoniennes, honnies, maudites et anathématisées de front, repoussées de vive force, filtreront de plus en plus et s’introduiront de biais dans la société moderne. Il y a égalité civile, égalité politique : pourquoi pas égalité économique ? La question se pose sans se résoudre ; mais on tendra de plus en plus à ce demie 1 but et on en approchera, dût-on n’y atteindre jamais.
1. Dans la Revue Contemporaine (où l’on sait que M. Sainte- Douve publia, pour la première fois, son Étude sur Proudhon , en 1 80 j. — L’article de M. Darimon, auquel il vient d’être fait allusion, avait paru la même année dans le numéro du 15 ^septembre.)— Et qu’est-ce, en effet, que tout le mouvement coopératif actuel, les enquêtes et la révision législative qu'il amène, la transformation que ce mode d’association tend à produire dans 1 organisation industrielle, sinon l’application et la vérification commençante des idées de Proudhon? S’il n’avait été qu’écononnsto et non apôtre, ses idées n’auraient pas assez pénétré dans la classe ouvrière pour y prendre vie et s’y réaliser avec cette ardeur.
Les Contradictions économiques. — Lois et contre-lois; méthode à double tranchant. — Promesse d’une synthèse. — Objections. — Son vrai système.
L'ouvrage intitulé : Système des Contradictions économiques ou Philosophie de la Misère *, fut mis en vente le 15 octobre JSà(5; il aurait dû être publié dès le 5, mais il paraît que l’éditeur, effrayé des vivacités de plus d’un genre qu’il avait remarquées çà et là en parcourant les volumes, avait cru devoir y regarder à deux fois et soumettre le livre à « une censure préalable1 2. » C’était un singulier livre, en effet, et d’une forme étonnante. On l’ouvrait, s’attendant à n’y trouver que de l’économie