‹ P. J. ProudhonChapitre 76 sur 95 · LES CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES · texte numérisé non relu

LES CONTRADICTIONS ÉCONOMIQUES

ment en venir un jour à les concilier? Dans son travail pour y atteindre, Proudhon aurait pu aussi bien pratiquer sa méthode à découvert, clairement, à la française, et la faire remonter à Pascal, qui s’est plu à mettre en relief les contradictions en ce qui est de l’homme : « Je l’élève, je l’abaisse, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible. » Mais cela ne faisait point le compte du réformateur audacieux et complexe : il y met plus d’artifice, une plus haute prétention à la science et à une science toute nouvelle1. Ce n’est

1. Il le dit en propres termes dans une lettre àM. Tissot, écrite à ce sujet même du livre des Contradictions (13 décembre 1846) :

« Je sais que cette dialectique hégélienne n’est pas de votre goût, et, comme vos confrères de la Sorbonne, vous accusez de scepticisme ceux-là mêmes qui prétendent avoir à jamais renversé le scepticisme. — Je ne veux point entamer cette discussion dans une lettre : je vous dirai seulement que la logique de Hégel, telle que je la comprends, satisfait infiniment plus ma raison que tous les vieux apophthegmes dont on nous a bourrés dès l’enfance, pour nous rendre compte de certains accidents de la raison et de la société.

« Qu’est-ce à dire, je vous le demande, que toutes ces maximes surannées : Chaque chose a ses avantages et ses inconvénients ; — la sagesse est dans le milieu et fuit les extrêmes; — ne pas confondre l'usage et l'abus , et autres balivernes qui, à l’analyse, se réduisent à des conceptions absurdes?

« En lisant les Antinomies de Kant, j’y avais vu, non pas la preuve de la faiblesse de notre raison ni un exemple de subtilité dialectique, mais une véritable loi de la nature et de la pensée; Hégel a fait voir que cette loi était beaucoup plus générale que n’avait paru le supposer Kant; et, sans qu'il soit besoin de suivre Hégel dans son infructueuse tentative de construire le monde des réalités avec do prétendus a priori de la raison, on peut hardiment soutenir, ce me semble, que sa logique est merveilleuse-

point par caprice ou par confusion que son chapitre de la Providence s’intercale tout à coup entre un chapitre sur la police ou l'impôt et un autre chapitre sur la balance du commerce. Selon lui, tout se tient et s’enchaîne : « Le problème de la propriété, c’est sous une autre forme le problème de la certitude : la propriété, c’est l’homme; la propriété, c’est Dieu ; la propriété, c’est tout. » De là, cette connexion singulière ou cet enchevêtrement de questions. On se demande à tout instant, en le lisant, si c’est une méthode, une tactique, une ironie, un jeu, une simple conviction; la part de tous ces éléments est indéfinissable en lui, impossible à fixer et à démêler. Il a du malin et du diabolique, en même temps que du dialecticien subtil et délié, du logicien impitoyable. Il vous prend, il vous emmène, on le suit; il vous emmène plus loin, on le suit encore; on croit être arrivé : pas du tout; il vous reprend et vous emporte, et cette fois en rebroussant chemin; il vous enlève par delà et dans des régions où l’on ne distingue plus que par éclairs ce qu’il veut, où il va et où il vous conduit. En se sentant balancé de la sorte, on ne cesse de se demander avec inquiétude : « Où veut-il en venir? » Jeu périlleux, qui n’est pas fait pour rassurer les timides, pour contenir les imprudents,

ment commode pour rendre raison de certains faits que nous ne savions auparavant considérer que comme les inconvénients, les abus, les extrêmes de certains autres. »

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