‹ P. J. ProudhonChapitre 78 sur 95 · P.-.I. P KO U DH O N · texte numérisé non relu

P.-.I. P KO U DH O N

vrais motifs, lorsque, commençant à l’appliquer, il écrivait à Ackermann, le h octobre 1844, clans l’intervalle de la Création de l’Ordre aux Contradictions :

« Vous avez raison quand vous dites que mon dernier ouvrage [la Création) est moins bien écrit que les précédents : ayant porté tout mon effort sur les idées, je ne pouvais guère faire œuvre d’artiste. D’ailleurs, j’ai manqué de temps, ce qui, je le sais, ne m’excuse pas; mais j’étais forcé. Jugez-moi donc, je vous prie, comme penseur, plutôt que comme écrivain...

« Vous demandez si j’ai des partisans. Je vous avoue très-humblement, — ou très-fièrement, — que je ne le crois pas. — P... trouve ma théorie très -spécieuse; mais, dit-il, qui sait si on ne trouvera pas une théorie plus générale? — Tissot prononce nettement que ma métaphysique ne vaut rien; la Revue indépendante a déclaré que je me suis trompé; Pierre Leroux me reproche d’avoir attribué à Fourier la première aperception de la loi sérielle, sans s’expliquer autrement : la plupart disent qu'ils ne me comprennent pas. Pour le surplus, les uns acceptent l’économie politique et la théorie des fonctions; d’autres sont ravis de voir la religion sabrée, mais n’admettent pas que la philosophie ne soit rien, et vice versa. Ce qui est sûr, c’est que je suis pillé avec une rare impudence!.. Tous les jours, je vois des brochures auxquelles j’ai plus de part que les auteurs, et où l'on ne me cite pas. Les républicains me savent peu de gré de mes travaux, parce que je ne suis point partisan aveugle de la guerre, des fortifications de Paris et autres dadas révolutionnaires : les communistes, qui ne se figurent pas comment de deux principes contradictoires (propriété et communauté), on peut former une synthèse qui les absorbe et les transforme, me regardent presque comme un juste-milieu. Je

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suis dans la condition la plus malheureuse : il faut que j’aie raison contre tout le monde à la fois, sinon je suis perdu. Et ce qui achève de me désespérer, c’est, d’une part, le retard où se trouve le public français, relativement aux études philosophiques; de l’autre, le monopole rétrograde et intolérant exercé par la coterie universitaire.

« Ces difficultés sont à peu près insurmontables. Toutefois, si je ne puis brusquement changer les hommes, je veux tâcher du moins, en me plaçant au centre de leurs préjugés, de les amener à mon point de vue, comme, dans un panorama, le machiniste change le spectacle en faisant tourner le spectateur. Je vais donc tenter, pour sortir d’un embarras inextricable, ce que Kant a formellement déclaré impossible : je travaille à populariser la métaphysique , en la mettant en action. Pour cela, j’emploie la dialectique la plus profonde, celle de Hégel : car, tel est mon malheureux sort, que, pour triompher des plus indomptables répugnances, je dois me servir des procédés les plus antipathiques au sens commun. Mais aux grands maux les grands remèdes : après avoir bien examiné la position, il m’a semblé qu’elle pouvait être emportée de vive force; et sur-le-champ je me suis mis à l’œuvre. N’embrassant pas un cadre aussi vaste que dans la Création de l'Ordre, me renfermant dans un seul point de vue, je puis, par la multitude des exemples, le rendre facilement intelligible aux moindres esprits, et, cela fait, conduire le lecteur partout où il me plaira de le promener. »

L’erreur était de croire qu’on pouvait être parfaitement intelligible et clair avec une telle méthode, et qu’on populariserait jamais la métaphysique en France : on ne parvenait qu’à obscurcir l’économie politique et, si l’on y introduisait réel-

lement quelques vérités neuves, à les rendre abstruses, énigmatiques et suspectes pour le grand nombre. Proudhon ne se rendait pas compte exactement de l’effet produit. 11 se flattait d’avoir atteint le but, tandis qu’il n’avait fait que frapper alternativement et coup sur coup à droite et à gauche ; il avait tenu la gageure. Mais, à force d’avoir fait tourner le spectateur, il le laissait plus étourdi et plus étonné que convaincu. 11 se faisait là-dessus quelque illusion. Lorsque le livre des Contradictions eut paru, il l’adressait à son ami Bergmann, en lui disant (22 octobre 18à6) :

«Tu verras sans doute, après m’avoir lu, que l'ouvrage qui paraît en ce moment sous mon nom est le dernier de cette taille que je ferai, et que désormais il ne me reste plus qu’à poursuivre l’application des lois générales exposées dans mon livre, si tant est que ces lois soient exactes. A partir de ce jour, je rentre sérieusement dans la vie active, dont je suis sorti, en 18Z|0, par ma publication du Dimanche et de la Propriété. Ma période d’investigation pure est finie : une nouvelle carrière commence pour moi, et je saurai bientôt si je vaux réellement quelque chose ou si je dois me résigner à boire, manger, travailler, flâner et mourir comme les 999 millièmes de l’espèce humaine... Tu me diras là-dessus la vérité sans ménagement. Le moment est décisif : il s’agit pour moi de vie ou de mort morale. »

M. Bergmann lui fit, cette fois, des objections nombreuses; nous en sommes informés par la réponse même de Proudhon {h juin 18à7). Celui -ci

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annonçait à son ami, dans la même lettre, qu’il venait de s’engager à donner ses soins à la publication d’un nouveau journal, le Peuple, duquel il attendait beaucoup, puis il ajoutait :

« Venons à tes critiques. — Tu as raison, tout à fait raison, qrand, te plaçant au point de vue de la science pure, tu me reproches les personnalités qui, scion toi, déshonorent mon livre; qui, selon d’autres, en font tout le charme. J'ai, comme tu l’as parfaitement reconnu, des inclinations scientifiques; cependant, je reste pamphlétaire : est-ce faiblesse d’habitude, ou erreur de jugement? — Je m’étais posé la question avant de prendre la plume.

v Je crois, mon cher Bergmann, que la forme de mon livre, comme de toute ma polémique, est commandée par la nécessité. Ce que tu me reproches tient à une théorie que je me suis faite sur la responsabilité littéraire et la personnalité des opinions; théorie qui fera quelque jour la matière d’un numéro de mon journal. Selon moi, en matière de politique, de morale pratique, de science sociale, de tout ce qui ti^nt à la vie active et à l’actualité des sociétés, les théories ne sont pas seulement des idées, des abstractions de l’esprit, ce sont aussi des intérêts, des influences, des coalitions, des intrigues, des personnes... Avec toi, et surtout dans une lettre, je n’ai pas besoin d’en dire davantage; tu vois ma thèse; tu comprends comment, sans en vouloir aux personnes, je fais nécessairement, et avec préméditation, de la personnalité; enfin, tu sens qu’à tort ou à raison je suis encore guidé en cela par des considérations de science : ü faut attendre mes explications avant de me condamner.

« Pour tout ce qui regarde tes objections sur Hégel? sur la définition de la Valeur, sur le libre échange, sur la possibilité de sortir, par une théorie applicable, de la

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pratique sociale existante, je te renvoie à 111a prochaine publication. Tu y retrouveras la plupart de tes arguments rapportés et réfutés; et quant à la conclusion négative que tu veux tirer, malgré moi, de mon livre, tu verras, par la conclusion positive que j’en donne, combien peu étaient fondées tes critiques. Pourquoi affirmer d’avance que je ne puis sortir du système actuel sans tomber dans l'utopie que je réprouve? Pourquoi ne pas attendre ma conclusion? J’ai fait une critique, rien déplus; critique méthodique, il est vrai, et qui contient tous les éléments de ma synthèse, bien que cette synthèse ne s’y découvre pas. — Mais lorsque j’affirme que cette synthèse existe, que je la possède, qu’elle satisfait à toutes les conditions du problème, pourquoi soutenir que cela n’est pas, ne peut pas être?

« Tu me reproches mes étymologies 1 : si elles te déplaisent, regarde -les comme des calembours ; et daigne considérer, chose que j’ai dite quelque part, que je ne les présente que sous bénéfice d’inventaire, et comme moyen de mieux rendre ma pensée, mais que je ne les garantis pas. J’y crois, à la vérité ; mais enfin ma croyance n’est pas, à mes yeux, fondée sur une telle certitude que je puisse dire : Cela est. Aussi ne présenté-je mes étymologies que comme des aperçus, des analogies : c’est ce qu’ont fait de tout temps les écrivains.

«Tu ne veux pas que je mêle la théologie à la science

1. Il en avait de fort singulières en effet. C’est ainsi qu’il faisait de Caïn le premier des propriétaires. Car, disait-il, Qaïn signifie pieu, lance, d’où, en latin, le mot canna , canne, roseau, matière du javelot; et Caïn, ayant conquis la terre par sa lance, l’entoura de pieux. Abel, au contraire, signifie homme de rien, de néant ( llabel ), et il n’est que le premier des prolétaires, tué comme de juste par le premier des propriétaires. Il y avait en cela abus d’bébraïsme et de quoi faire bondir un savant rigoureux comme Bergmann.

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