‹ P. J. ProudhonChapitre 79 sur 95 · OBJECTIONS · texte numérisé non relu

OBJECTIONS

sociale; tu me reproches mon Prologue et mes digressions sur Dieu, le mal1, etc. — Je crains fort, mon cher

I. «Dieu, c’est le mal!» Cette fameuse proposition se rencontre au chapitre VIII des Contradictions économiques. C’est lu monde renversé. On se demande, en effet, comme M. Bergman n a pu le faire, tout ami qu’il était, pourquoi ces défis portés au genre humain, et sans nécessité aucune, en dehors du sujet. Là est le tic, l’énormité, la bravade, je ne sais comment dire, une sorte de paraphe et de signature qui s’affiche et qui saute aux yi ux. De Maistre, en son temps, avait eu également de ces mots choisis exprès pour être outrageux, et qui firent scandale en sens inverse. Insolence aristocratique, audace plébéienne, qu’importe l’origine ou le principe? Ces deux éminents esprits, qui étaient en tout aux deux pôles contraires et aux antipodes, se rapprochaient en ce point; il y avait du rapport et un trait commun entre eux au milieu de toutes les différences. L’un souffletait du gant l’opinion publique à la joue; l’autre, pour commencer, lui assénait un coup en pleine poitrine ou entre les deux yeux. On en restait d’abord tout étourdi. Rousseau, avant eux deux, avait trouvé de ces axiomes-paradoxes, qui mordent à tout prix et qui, tout au moins, sont des révulsifs violents. — Or, notez que Proudhoir, qui ce jour-là semble avoir confondu Dieu avec le mal, n’était nullement un athée : c’était plutôt un stoïcien ; il répondait, en septembre 1856, à un nouvel ami (M. Tilloy, aujourd’hui rédacteur de la Gazette de Péronné), qui lui avait écrit une belle et touchante lettre accusant des douleurs morales et une grande anxiété intellectuelle : « Comme vous, j’ai connu les déchirements de la conscience, lorsqu’elle passe de l’état de foi religieu c à celui de justice philosophique, et je sympathise à vos déso'ations. Mais H faut songer, mon cher monsieur, et ne jamais perdre de vue ce principe, que, quelque opinion que nous nous formions du gouvernement do l’univers, — que la Pensée dirigeante soit celle d’une nature supérieure, ou répandue et latente dans tous les atomes qui composent le monde, — en dernière analyse les choses ont été bien disposées ; que ni la mort, ni les révolutions, ni la perte des croyances, ni l’épuisement des amours, ne sont un mal; que c'est un gain pour celui qui sait les comprendre, qui juge ces choses ce qu’elles valent, qui en jouit un instant, et s’en

P.-J. PROl'DHON.

Bergmann, que tu n’aies cédé sur ce poini à la mauvaise humeur : car je persiste à croire que les questions sur Dieu, sur la destinée humaine, sur les idées, sur la certitude, — en un mot, que toutes les hautes questions de la philosophie font partie intégrante de la science économique, qui n’en est, après tout, que la réalisation extérieure, comme le 'phénomène est l’expression du noumène 1.

« Dis plutôt que nous sommes fatigués de théologie et de métaphysique, que nous n’aimons plus qu’on nous en parle ; qu’il faut parler de la misère et ne pas parler du mal ; — de la valeur des produits , non de la valeur des idées; — du gouvernement de l’Humanité, non du gouvernement de la Providence, etc., etc. Mais tu sens toimême quelle inconséquence il y a dans cette prétention des esprits blasés; et, à coup sûr, je n’étais pas homme à m’y soumettre.

« Je sens profondément combien il reste à faire pour établir mes théories sur Dieu, l’ame, la destinée de l’homme, la certitude, etc. Mais enfin j’avancerai peu à peu; et comme, après tout, je suis certain, parfaitement certain, d’arriver à un résultat positif, immédiat, en économie sociale, je trouve dans cette réalisation un argument en faveur de l’adoption ultérieure de mes autres théories. Oui, te dis-je, la société marche à un état directement inverse de celui où elle est maintenant, et elle y marche par le développement des principes mêmes qui ont fait l’état actuel. C’est ce que je démontrerai jusqu’à

affranchit de manière à rester toujours lui-même, comme l’univers, dont l’équilibre est inaltérable. > 11 écrive it dans l’intimité de ces belles et nobles choses. Pourquoi les gâter en public, et par le seul besoin de frapper fort?

1. C’est-à-dire, comme le fait sensible est l’expression de la pensée pure. Les noumènes opposés aux phénomènes , ce sont des termes empruntés à la philosophie de Kant.

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