‹ P. J. ProudhonChapitre 82 sur 95 · Journal des Economistes, numéro de novembre · texte numérisé non relu

Journal des Economistes, numéro de novembre

liaire aussi plein d’hilarité que de vigueur, dans la lutte avec les communistes et socialistes vulgaires. La science resta impassible, enfermée de toutes parts dans ses retranchements, et comme n’attendant rien de cet intrépide remueur de questions, de cet économiste indiscipliné et outrageux, né et grandi en dehors d’elle. La scission était consommée; on était en guerre. Quant à Proudhon, sensible aux marques d’estime et aux bons témoignages, même des contradicteurs, il savait encore mieux s’en passer; les obstacles et les assauts étaient son élément; il en avait d’ailleurs vu de pires , et il se disait désormais, en se sentant délivré d’un poids et en respirant à pleine poitrine : « C’est égal, j’ai fini par enlever de vive force cette publicité qui a été si injurieusement refusée à d’autres. »

11 ne se doutait pas qu’un jour viendrait où, fatigué, vieilli avant l’âge, au terme de la lutte, saturé de bruit et de combats, il s’écrierait : «... De la publicité, j’en suis saoul; ce dont j’ai besoin, c’est des joies fortifiantes de l’intimité1 ! » Pauvre cœur humain, à qui, même chez les plus fermes esprits, il ne faut pas plus de quinze années (et souvent bien moins) pour sentir tout différemment, pour faire le tour des impressions et passer d’un extrême à l’autre !

1. Lettre du 2 novembre 1802, à M. Milliet, un de ses anciens camarades d’imprimerie, aujourd’hui rédacteur du Journal de l’Ain.

Des divers jugements de Proudhon avant 1848 : — sur la littérature; — l’esprit public; — la poésie; — la prosodie; — le néologisme ; — le socialisme.

Nous approchons de 1848. Il me reste à résumer et à rassembler les sentiments, les dispositions d’esprit de Proudhon, aux abords et a la veille de la Révolution qui le surprit, l’étonna et, selon sa propre expression, le laissa quelque temps tout abasourdi. Ne l’avait— il pas cependant prédite de longue main et prévue? L'avait-il également appelée de ses vœux et désirée? De quelle manière, en général, jugeait-il, de 1840 à 1848, la société, la politique, la littérature? Varia-t-il dans ses jugements et ses pronostics durant cette période? Il est curieux et utile pour nous, au point où nous en sommes, d’en être instruits avec précision et, pour a’ nsi dire, branche par branche.

C’est dans ses lettres à Ackermann que Proudhon s’explique le plus en détail sur les questions de littérature : on le conçoit. Ackermann était un

littérateur, un grammairien, un mêtricien qui visait à être poète; un dilettante piqué de l’esprit d’innovation, et qui ne reculait pas devant les singularités; de plus, il était en communion politique avec Proudhon dès l’origine, et une sorte d’adepte en fait de réforme; enfin, il avait quitté la France, il s’était exilé dans l’étude à Berlin, et il était naturel que son ami, qui désirait parfois le rattirer à lui et le rappeler à Paris pour en faire, comme il le lui disait, son témoin ou son second en toute rencontre, le tînt au courant de l’état des esprits et du mouvement des idées \

1. Ayant, à parler si souvent d’Ackermann dans cette Étude, dont il est l'un des piliers, nous lui devons de donner sur lui une courte notice, et nous la puisons aux meilleures sources. Paul Arkermann, né à Altkirch le 28 avril 1812, fut destiné d’abord au ministère évangélique; il fit ses études tbéologiques à Strasbourg. Comme c'était un esprit rigoureusement logique et qui cherchait avant tout la vérité sans concession ni complaisance, l’exégèse lui fit naturellement perdre la foi, et, ses examens passés, il dut, par raison de conscience, renoncer à la carrière pastorale. Toutefois, de son éducation protestante, malgré la perte des croyances, il conserva jusqu’à la fin le pli austère. 11 tenait de la nature, et de scs origines franc-comtoises peut-être, le goût du paradoxe, de la contradiction et des réformes, goût d’ailleurs fort inoffensif chez lui, car il ne l’appliqua jamais qu’à la grammaire et à la versification. Sans état, sans fortune, irrémissiblement voué aux lettres, il ne sacrifia en rien au goût du jour, et, jusque dans ses retours vers le xvi1' siècle, il ne se rangea sous les drapeaux d’aucune école. Je le connus dès lors et, dans nos discussions sur ces matières de nos communes études, il me paraissait comme un calviniste do la langue et de la poésie. II publia, en collaboration avec Charles Nodier, un Vocabulaire de la Langue française (1830) : il ne faudrait pourtant point voir en lui un disciple de Nodier. Proudhon,

Page 1