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SES DIVERS JUGEMENTS AVANT

Les premières vues de Proudhon, les premières iniormations sont toutes sombres, tout amères

Fallot, Arkcrmann et l’abbé Dartois, quand ils parlaient entre eu\ à .~œur ouvert, et toute Franche-Comté à part, jugeaient Nodier « fort ignorant et trop bel esprit » dans la vraie science du langage. Arkcrmann publia successivement en ces années : un Essai s:ir l'Analyse physique des Langues (1838); — un Discours sur le bon usage de la Langue française, suivi de la réimpression de la Défense el Illustration de cette mém'e langue, par Joachim du Dcllay (1830); — l’ouvrage posthume de son ami Gustave Fallot, llechercheS sur les formes grammaticales de la Langue française, qu'il acheva de disposer pour l'impression (1830) ; — un Éloge de l'abbé d'Olivet . couronné par l’Académie de Besançon (1839) ; — un Examen de quelques questions relatives d la formation et à la culture de la Langue française (1840) ; — un Traité de l’Accent appliqué à la théorie de la versification (1840); — des Chants d'amour, suivis de Poésies diverses (1841); — du Principe de la Poésie et de l'Éducation du Poêle (1841). A cette date, il était déjà depuis plus d’une année à Berlin. Il était parti un beau matin un peu à l’aventure, espérant vivre là avec plus de facilité qu’à Paris et avec l’avantage d’y apprendre l’allemand par surcroît. Une recommandation d’Eugène Burnouf l’introduisit auprès d’Alexandre de Ilumboldt, qui le prit immédiatement en amitié. Ce savant, qui sous sa malice cachait bien plus de cœur qu’on ne le croit, devint dès lors pour lui non pas seulement un protecteur, mais un père. Ackermann lui dut d’être adjoint, pour l’édition des OEuvres de Frédéric le Grand, au professeur Preuss, historiographe de Brandebourg, chargé en chef de cette publication monumentale. Ses fonctions lui laissant du loisir, Ackermann en profita et poursuivit avec intrépidité ses études spéciales et favorites, sans s’inquiéter s’il aurait même un seul lecteur. C’est ainsi qu’il fit imprimer à Berlin, sans compter quelques-uns des opuscules précédemment énumérés, le Dictionnaire des Antonymes (1842); un Essai sur les Catégories { 1844); des Démarqués sur la Langue française (1845- 1343); une édition entièrement refondue de son Traité ae T Accent (1843). Nous demandons ici, pour animer un peu cette nomenclature, à laisser parler sa digne veuve ; « Si l’on çyeepte, m’écritelle, de rares excursions dans les domaines de l’esthétique et do

et misanthropiques : elles ne sont point fausses. Remontant un peu en arrière, je le prends encore en province, à Besançon, tandis que Ackermann est encore à Paris. De quelle façon juge-t-il les journaux du lieu, les Revues de province, ces recueils à la suite et à l’instar des grandes Revues de Paris? avec quelle vigueur de bon sens et quelle indépendance !

« (Besançon, 3 juin 1838.) Je ne connais guère que de nom, et par la lecture de trois ou quatre numéros, la Revue des Deux Bourgognes. Je n’aime point ce journal et son allure; j’ignore s’il y a plus de coterie que dans les autres; ce que je sais, c’est que la Bourgogne y a le pas sur la Comté, et que les Bourguignons n’ont d’encens que pour eux-mêmes. Il est très-difficile d’y faire

la philosophie, mon mari n’eut jamais qu’une passion au monde, la langue française; elle fut l’unique pensée de sa vie. Son admiration pour nos grands écrivains était de l’idolâtrie. Un vers de La Fontaine, une page de Bossuet ou de Pascal le ravissait, et l’occupait tout un jour ; il en oubliait le boire et le manger. Aussi rien n’égala sa joie lorsqu’il entrevit la possibilité d’élevcr un monument à ses dieux, c’est-à-dire de faire un véritable Dictionnaire classique de la Langue française. Le hasard, c’est le mariage que je veux dire, venait de lui fournir en moi un manœuvre suffisamment intelligent et tout dévoué. Il ne me laissa pas chômer, je vous assure. Du matin au soir, je dépouillais, je dépouillais, je dépouillais. De Thibaut de Champagne à Voltaire, tout y passait. Je me laissai volontiers atteler à ce travail, poussée, il faut bien l’avouer, beaucoup [dus par l’amour du mari que par celui du français. Le Dictionnaire de Littré me représente à peu près celui que mon mari avait rêvé, avec moins d’étendue toutefois; car, bien que son plan embrassât la langue depuis sa naissance, il n’allait pas au delà de la saine floraison. Les écrivains de notre siècle n’y avaient point de place. L’exclusion commençait à Rous-

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admettre un article; les doctrines sont, à la mode d’aujourd’hui, vagues, empreintes d’un certain mysticisme philosophique, traînantes, sans fermeté, sans vigueur. C’est de l’eau miellée. Si j’étais à la tête d’un journal semblable, je m’en servirais surtout pour dire à mon pays ses vérités les plus dures. Or, ce n’est point ainsi que ces messieurs l’entendent. Pouvez-vous faire une jolie nouvelle, des vers à la Hugo, de l’histoire avec des considérations à perte de vue? pouvez-vous vous écarter du bon sens suffisamment pour attraper le bel esprit et la fine fleur du style? présentez-vous à la Revue des Deux Bourgognes. Je crois, en un mot, que cette publication ne convient point à des hommes qui cherchent à faire prendre racine à de bonnes vérités, bien nues, bien vives, bien décidées. Je n’imagine plus, mon cher Ackermann, pour vous comme pour moi, qu’un moyen de publication : c’est de réduire nos œuvres aux dimensions du

seau. » C’est au milieu de ces projets et de ces espérances que la santé lui manqua tout à coup. Il revint mourir à Montbéliard, au sein de sa famille, le 20 juillet 1840; il n’était âgé que de trentequatre ans. Un monument élevé à sa mémoire dans le cimetière des Français, à Berlin, par les soins d’Alexandre de Humboldt, est destiné à perpétuer dans cette ville le souvenir de son séjour et de ses travaux. La Correspondance de Proudhon sera pour lui un monument plus sûr et un tombeau plus vivant. Ayant été moimémo en relation assez suivie et en correspondance avec Ackermann, je puis dire que je n’ai jamais connu de littérateur plus probe, plus ami du vrai, et qui supportât mieux la discussion. J’avais eu à donner mon avis sur quelques-uns de ses opuscules, et je me rencontrais, sans le savoir, avec Proudhon dans un mèn e jugement, lorsque j’écrivais en janvier 1842 : « Les objections qu’on peut faire à M. Ackermann, à chaque pas, sont de toutes sortes et des plus considérables; mais il est instruit, il est ingénieux, il fait penser. » (Dans un article sur les Glanes de Mllc Bertin, inséré dans la Revue des Deux Mondes, et au tome II ■des Portraits contemporains.)

pamphlet, et de faire en sorte que, publiées par fragments, elles forment autant d’articles entiers, distincts, mais qui puissent se réunir et faire corps. Par là, nous serons forcés de serrer le style, de le rendre ardent, bref, simple et surtout populaire, quoique noble et châtié; en un mot, je voudrais qu’à l’exemple de Timon ou de Paul-Louis, nous puissions nous passer des autres et nous faire rechercher par nous-mêmes. »

Lorsque Ackermann a pris la résolution de s’exiler et d’aller chercher fortune à Berlin, Proudhon lui donne d’excellents conseils; il lin désigne le travail original qu’un grammairien, dans sa position, pourrait entreprendre :

« (15 octobre 1839.) Quand vous serez en Allemagne’ faites une comparaison des idiotismes, de la syntaxe et des formes du français et de l’allemand : cette comparaison n’existe pas, car on ne s’en est jamais occupé, je crois, pour aucune langue : les philologues se contentent trop aisément des généralités. Mais, pour être bien faite, cette comparaison doit aller au fond des choses, et s’éclairer d’une haute critique et d’une bonne philosophie : ce sera de l’histoire naturelle, comme dit Bergmann. »

La littérature, chez Proudhon, ne va jamais seule longtemps : il revient à tout instant sur l’état de la société, dont elle n’est qu’un indice et un symptôme. Sur ce chapitre, il est terriblement sévère.

J’admire toujours comme les points de vue changent suivant les situations, selon qu’on regarde de

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la rue ou du balcon, de l’avant-scène ou du parterre : c’est à croire souvent que ce n’est pas le môme spectacle. Durant ces dix-huit années, relativement prospères, que régna Louis- Philippe, il y avait donc bien des degrés et comme des étages de jugements. J’en sais qui estimaient tout perdu si M. Molé continuait d’être ministre, et tout sauvé s’il ne l’était pas; j’en sais d’autres qui croyaient tout compromis et remis en question si le roi gardait M. Thiers; d’autres encore qui pensaient que tout se réparait ou que tout se gâtait de plus belle sous M. Guizot. Je parle des salons. Et dans la rue, à travers les groupes opposants ou ennemis, et sans faire partie d’aucun, il y avait le mécontent à haute stature intellectuelle, qui distinguait à peine les ministres et les ministères entre eux , qui les confondait tous et le régime entier dans un même sentiment non politique, mais social; non d’animosité, mais d’indifférence et de désespérance profonde. Proudlion, dès son arrivée à Paris, voit tout en noir, et il écrit (12 février 18â0) :

« Il y a eu à Paris, dans le mois de janvier I8/1O, soixante-dix faillites, dont le passif se monte à six millions. Le nombre des faillites, pendant 18139, se monte à mille quatorze pour la seule place de Paris; et le passif en dépasse soixante millions. Heureuse propriété!

« Le peup'e continue à mourir de faim ou à se faire emprisonner pour vol et vagabondage. On va accorder 500,000 francs de cadeau de noces et autant de rente annuelle au duc de Nemours. Timon a glosé sur ce beau

sujet ; mais les députés voteront, le peuple payera et la Cour prendra 1...

« On parle d’insurrection pour le printemps prochain : les uns y croient, les autres non. Les carlistes conspirent et espèrent plus que jamais. Ils veulent se faire anéantir. — Beaucoup de gens diminuent leurs domestiques, d’autres restent à la campagne : la peur commence à gagner; et dans la masse, l’opinion que le Gouvernement ne tiendra pas prend de la consistance. CJest un pronostic trèsfâcheux. »

Et six mois après, le 2 juillet 18A0, en plein ministère du 1er mars (mais qu’importait à Proudhon et le ministère du 1er mars, et celui du 12 mai, et celui du 29 octobre, toutes ces dates qu’aujourd’hui nous avons quelque peine à retrouver de loin et qui pour lui ne marquèrent jamais) :

« Paris est le même qu’à votre départ, bête, immonde, bavard, égoïste, orgueilleux et dupe. Depuis les moutards jusqu’aux pairs et aux ministres, tout est livré à la cupidité et au plaisir. On marche sur ceux qui se pâment de faim : pourvu qu'on braille dans un banquet politique et qu’on se couche..., on est content. Nous sommes aux temps de Commode et de Caracalia.

« M. B... n’est pas plus content de son sort que moi : il me disait hier que vous pourriez bien pousser jusqu’à Saint-Pétersbourg : je vous le conseillerais volontiers, si cela ne vous éloignait pas de plus en plus, car il me semble que plus on se rapproche des Scythes, plus on marche vers la civilisation. »

1. Malgré le pronostic de Proudhon, on sait que le projet de loi de dotation fut rejeté par la Chambre, et sans discussion.

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L’exagération est frappante, c’est de l’exaspération. Proudhon n’était pas un observateur sûr : il a trop de bile, elle lui colore les objets; il a dans la tête toute une société future; elle lui rend insupportable et odieuse la société présente. 11 n’est pas assez empirique ni assez désintéressé pour tâter froidement le pouls aux choses et indiquer à point les crises. Mais si l’on consent à sortir de la sphère officielle et des cercles politiques, que de remarques justes et fortes il faisait autour de lui! Que de coups de sonde fermes et pénétrants il donnait dans les couches profondes ! Il jugeait dès lors avec une sévérité qui n’était outrée que dans l’expression les révolutionnaires stériles, les agitateurs sans idée, les destructeurs sans avenir et sans lendemain, tous ces voisins dont on l’aurait pu croire l’allié et dont il était et devait être l’adversaire le plus irréconciliable :

« (15 novembre 18/(0.) Nous sommes dans un pétrin politique dont presque tout le monde s’effraye, et que le National exploite merveilleusement. Grâce à ses soins et à res déclamations, l’on s'est remis depuis deux mois à chanter la Marseillaise ; la population est en défiance, la Chambre sans vigueur, les partis politiques plus aveugles et plus égoïstes que jamais. Les journaux ne discutent plus; ils s’injurient, se couvrent de boue, s’avilissent. Du reste, pas plus d’intelligence chez eux que de dignité et de bonne foi. 11 y a un an, l’on pouvait croire que nous marchions à une réforme; aujourd’hui, nous marchons à une révolution. La conduite du parti républicain a été, comme toujours, stupide depuis deux ou trois mois; et

si une réaction formidable ne vient à bout de l’écraser encore une fois, le salut de la France et de la liberté me semble compromis. Je ne vois partout que dangers extrêmes. Le Gouvernement est sans générosité, sans nobles sentiments, sans la moindre intelligence; les démocrates n’ont pour eux que leurs frénésies démagogiques et leurs grands mots, le tout accompagné de la soif du pouvoir, de l’or et des jouissances. Jamais nation ne fut tant bavarde et moutonnière que la nôtre. L’arbitraire seul peut sauver le Gouvernement; mais que deviendrons-nous s’il triomphe par l’arbitraire? D’un autre côté, s’il est vaincu, une dictature, peut-être plus dangereuse encore, me semble toute prête; et avec elle, une guerre européenne où nous succomberions infailliblement. Avant le combat, la France serait démoralisée. Le National et ses pareils pourraient bien avoir leur large pour parler; mais ils n’auraient pas la même puissance pour faire croire et espérer, encore moins pour rallier les intérêts. Je vois clairement que nous approchons d’une crise sociale dont l’issue sera pour l’Europe un mieux universel; mais il ne m’est pas prouvé que la France n’y périra pas comme puissance de premier ordre. Puis-je donc considérer avec un flegme philosophique l’humiliation de ma patrie?

« Point de publications littéraires; plus de grandeur et d’inspiration dans nos écrivains; rien que de petites idées, de petites phrases, de la philosophie-miniature, un papillotage continuel. Je lis et relis Bossuet, Montesquieu, etc., je n’en supporte pas d’autres. — Lamennais va faire paraître une grande philosophie en trois volumes in-8° : cela ne vaudra pas mieux que V Esprit d’Helvétius, ouïe Système de la Nature de d’Holbach1; mais il faut

1. Le pronostic ne s’est pas vérifié. Le livre de Lamennais, sans être d’une grande valeur philosophique, a des élévations de pensée et de talent, qu’Helvétius ni d'Holbach ne soupçonnèrent jamais,

SU1! L’ESPRIT PUBLIC

au parti un philosophe tel quel, et vous pouvez croire que les abstractions robespierristes de Lamennais seront prônées. Trois ou quatre hommes sont, à mes yeux, les fléaux de la France, et je souscrirais volontiers pour une couronne civique à celui qui par le feu, le fer ou le poison, nous en délivrerait : ce sont X . XX . Y . et

Z . Je me console en pensant qu’il y a une Providence

pour les ambitieux, les charlatans et les sots. »

Avec IToudhon, il faut toujours faire la part des extrémités d’expression encore plus que de pensée. 11 a l’expression forcenée, exterminante. Une fois soulagé de ce qu’il avait sur le cœur, 1 homme était sans fiel et sans rancune pour les personnes. — 11 y a de l’excès encore dans le passage suivant d’une lettre adressée peu après à M. Bergmann, et lorsque déjà le ministère Soult-Guizot avait rendu un peu plus de nerf au pouvoir. Ce qu il importe de remarquer, au milieu de tous ces épanchements même les plus violents et les plus amers, c’est qu’il a sa ligne révolutionnaire à lui, et qui ne rentre dans nulle autre. Il n’est pas de ceux qui font bon marché de leurs idées au profit de leurs haines, et qui se coalisent. 11 reste lui-même, fût-il seul. Tout occupé de sa guerre économique, il n’approuve pas l’opposition qui mène à renverser quand elle n’a rien à mettre pour remplacer. 11 préfère encore u.i statu quo mauvais à un triomphe d’un jour, qui tournerait vite en désastre. 11 y a, j’ose dire, un fond de bon et solide esprit jusque dans son plus outré pessimisme :

« ('24 avril 4 841-) La politique à Paris n’est plus qu’un mot. L’esprit public est tué; les radicaux sont démoralisés et annihilés par leur ineptie et leur incapacité; le Gouvernement est fort: Louis-Philippe triomphe sur tous les points. .Nous sommes renvoyés à quatre ou cinq ans pour les réformes. Tout le monde se demande qui doit être dupe dans l’affaire des fortifications : je ne doute pas que tous les partis ne songent de leur côté, aussi bien que Louis-Philippe, à s’en servir un jour; mais je crois que celui qui tient tiendra longtemps. Les procès de presse vont leur train : le National est menacé dans son existence, ce qui, du reste, est peu regrettable. — Le peuple est apathique, la jeunesse épicurienne et immorale ; toute la nation insouciante et lâche : j’ignore vraiment ce qu’il en arrivera. Un ouragan passera-t-il encore sur la France? Je ne sais, mais je ne le souhaite pas. »

Détournons un moment les yeux de ces présages; ajournons la politique pour la littérature, et voyons comment Proudhon en jugeait pendant ces années d’une production réputée florissante. Je crains que nous n’ayons fait que changer d’horizons sombres, et passer d’un cercle à l’autre dans un même enfer de réprobation et de désespoir :

« (i6 mai 1841.) La littérature ne produit plus rien; la France dégringole à tire-d’aile : elle est comme l’animal qu’on vient de faire saillir... il se couche et s’endort... Plus de vertu, plus d’esprit public. Il y en a peut-être encore pour bien des années. J’en souffre et j’en pleure. »

Dans es qu’on va voir des jugements littéraires de Proudhon et qui prépare fort bien à ce qu’on

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peut lire dans ses derniers écrits sur l’Art, tout n’est pas faux : ce n’est que par l’exagération et par l’extrême dureté qu’il pèche dans ses condamnations d’alors. 11 ne se méprend pas au fond sur cette grande orgie littéraire qui signala les dernières années du règne de dix-huit ans, sur l'immense charlatanisme qui s’y déploya d’une manière éhontée, sur cette ambition elfrénée des hommes de plume se décernant à eux-mêmes le premier rang, et menant de front la cupidité industrielle et l’amour du bruit. La littérature a eu, depuis, à supporter de telles secousses et à traverser de telles épreuves, qu’on est tenté d’oublier ses excès et son outrecuidance durant ces années où elle était tout, — où elle se croyait tout, — pour ne se souvenir que des ressources de talent et de production dont elle a fait preuve. Proudhon, d’ailleurs, négligeait dans ses appréciations des parties considérables, solides, et restées saines de littérature sérieuse, de critique et d’histoire. Il n’était pas suffisamment informé; il n’avait pas assez lu, et lu comme il faut lire, c’est-à-dire en détail et à mesure. Ne l’oublions jamais : il y avait de trop bonnes raisons à cela, il n’avait point de livres à lui et sous sa main ; il était obligé d’aller les chercher et les dévorer en toute hâte dans les bibliothèques publiques ou dans les cabinets de lecture *.

1. Le docteur Roulin , l’aimable et savant bibliothécaire de l’Institut, veut bien nie faire un récit des relations qu’il eut avec

Sa vie ambulante le retenait des six mois entiers

Proudhon à l’occasion de ses lectures. Le pensionnaire de Besançon , dès son arrivée à Paris, avait été présenté à la Bibliothèque de l'Institut par M. Droz, et recommandé en particulier à M. Boulin, alors sous-bibliothécaire, comme un jeune homme sorti des rangs du peuple et qui promettait. M. Boulin voyait venir Proudhon, qui travaillait assidûment à la Bibliothèque et qui là, comme autrefois à Besançon, entassait livres sur livres, tant il était avide d’abattre de la besogne, comme on dit. Un jour, M. Boulin en lui remettant les ouvrages qu’il demandait, et ne sachant pas bien d’ailleurs à quelle nature d’esprit il avait affaire, crut pouvoir lui adresser quelques observations : « Je crains, jeune homme, lui dit-il, que vous ne vous dispersiez trop et que vous ne concentriez pas assez vos études. » Proudhon lui répondit d’abord, à peu près comme il avait fait autrefois à M. Weiss : « Que vous importe? et pourquoi me faites-vous ces observations? » — « C’est, lui répondit avec sa bonhomie fine et sa modestie extrême M. Roulin, c’est que moimême j’ai souffert presque toute ma vie de m’être trop dispersé d’abord, de ne m’être pas fait de bonne heure une spécialité, de ne m’être pas tracé une carrière définie; et quand je vois un jeune homme prêt à tomber dans le même inconvénient et à donner sur le même écueil, je me permets de l’en avertir. » — Proudhon, relevant alors la tête et le considérant attentivement, lui dit avec un accent indéfinissable : « Vous êtes donc un bien bon homme? »

— Sur quoi M. Roulin répliqua en souriant qu’il croyait ne pas être précisément méchant. — Peu à peu M. Roulin sut pourtant qu’il avait affaire en Proudhon, en ce lecteur assidu et vorace, à un écrivain déjà hardi et novateur. Un autre jour, il lui remettait de nouveaux ouvrages que Proudhon demandait; celui-ci devina sa pensée à son sourire : « Que voulez-vous? lui dit-il ; il faut bien que je cherche des armes. » — Une autre fois, le voyant souffrant, altéré de visage et n’en travaillant pas moins opiniâtrement, M. Roulin le questionna sur sa santé et, comme il est médecin, il lui donna quelques conseils; il lui fit même une ordonnance. Proudhon, tout en le remerciant, hocha de la tête et lui témoigna qu’il n’en ferait rien, qu’il n’en avait ni le loisir ni le moyen. « Mais ce n’est ni si long ni si dispendieux, » lui dit M. Roulin.

— «Tout est dispendieux quand on n’a rien, et j’ai des obliga-

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éloigné de Paris1. Peut-on s’étonner qu’il n’ait pas eu présents à l’esprit, et qu’il n’apporte pas dans

tions, j’ai des échéances ; j’y veux faire honneur. » — M. Roulin, entrant alors dans son idée, lui représenta que la meilleure manière de faire honneur à ses obligations était d’abord de se conserver et de vivre; que sa santé était la meilleure des garanties. Et peu à peu, avec une cordialité délicate, il l’amena à accepter un léger prêt qui n’aurait pas d’échéance fixe. Proudhon (qui s’acquitta, dès qu’il le put, de sa petite dette) resta infiniment sensible à ces témoignages d’intérêt. L'eux natures, au premier abord, ne sauraient être plus dissemblables ni plus contraires que celles du docteur Roulin et de Proudhon, mais elles s’étaient rencontrées et touchées par un point moral qui les mettait en intelligence et en sympathie au milieu de toutes les contradictions. Proudhon avait cessé de venir à la Bibliothèque de l’Institut. M. Roulin le rencontrait quelquefois du côté de la rue Mazarine, et chaque fois ils causaient ensemble quelques instants. Un jour, il rencontra Proudhon mieux portant, mieux couvert, et qui lui dit gaiement : « Eh bien, j’ai suivi votre conseil : j’ai un point d'appui : je suis attaché à une maison de Lyon, et cela ne m’empêche pas de poursuivre mes études. » — Après la Révolution de Février, M. Roulin continua de rencontrer encore, de temps à autre, Proudhon, déjà célèbre : « Mais cette fois, ajoute le docteur avec sa douce ironie, c’était à lui d’avoir de la patience, car j'étais mécontent, et je lui en disais de toutes les couleurs. Il voulait bien m’écouter. » 1. Rien ne saurait mieux donner idée de cette vie accaparée et obérée, à laquelle il fut assujetti pendant plus de quatre ans que ce début d’une lettre adressée à M. Joseph Garnier, l’économiste (23 février 1844) : « Monsieur, votre lettre, datée du 15 janvier, m’a été remise seulement hier, mon ami M. Dessirier ignorant depuis le commencement de cette année mon adresse. Une fois la campagne terminée pour la batellerie sur Saône, les affaires de mes patrons m’ont appelé en Alsace; là, tantôt plaideur, tantôt négociateur, courant sans cesse de Mulhouse à Strasbourg, et de Bâle à Colmar, c’est à peine si j’ai pu recueillir, à travers les filatures et chantiers du pays, quelques observations économiques. Telle est ma vie depuis six mois que votre lettre, monsieur, m’a tout désorienté. Je ne sais plus de quoi j’ai eu l’honneur de vous

ses balances tous les élément», tous les termes d’une évaluation exacte, délicate? Malgré tout, si son instruction en telle matière était incomplète, de même que dans ses écrits son érudition paraît trop souvent indigeste, le gros de son jugement, au total, ne fait pas fausse route; son instinct est droit.

Ackermann s’était avisé, dès son arrivée à Berlin, d’y faire imprimer un recueil de vers, intitulé : Chants d'amour (1841), — un essai de retour en arrière vers Ronsard. — L’intention valait mieux que la poésie; les vers n’étaient que faibles ou secs; la grammaire tenait beaucoup de place; il y avait plus de Domergue que de Ronsard. L’auteur avait mis en tête une Préface radicale et féroce pour tout ce qui intéresse le goût français ordinaire : il avait, de plus, adopté une orthographe systématique, raisonnable peut-être ou du moins

écrire ; je me trouve même aujourd’hui, pour la troisième ou quatrième fois de ma vie, avoir oublié tout ce que j’avais appris d’économie politique. Ainsi je vais : travaillant à bâtons rompus, j’ai besoin, chaque fois qu’il me prend fantaisie d’écrire, de me rapprendre tout moi-même, et de chercher où en sont les autres pardessus le marché. Ne soyez donc point surpris, monsieur, si, pour le moment, je suis en tout de votre avis ; dans six semaines , il se pourrait que ce ne fût plus la même chose... » On juge du supplice! Or, s’il en était ainsi de l’économie politique, sa préoccupation constante, que devait-il en être de la littérature et de tout ce qui tient à i’agréme: t de l'esprit? On peut avoir beaucoup souffert, avoir eu de grandes et vives douleurs, et néanmoins être un grand littérateur, avec toutes les finesses et les nuances ; mais il ne faut pas avoir trop peiné.

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