SUR LA POÉSIE
rationnelle, mais bizarre et contraire à l’usage. — Proudhon, dès la première nouvelle que son ami songeait à publier des vers français à Berlin, essayait de le décourager, de le détourner de cette voie sans débouché et sans issue; il redoublait, à cette occasion, ses conseils pleins de sens et d’une grande opportunité :
« (15 novembre 1840.) ... Mon cher Ackermann, vous allez publier un volume de vers; c’est fort bien fait, et je vous félicite d’avoir conservé assez de liberté d’esprit pour vous occuper d’hémistiche et de césure; mais j’aurais appris avec plus de plaisir que vous eussiez fait paraître quelque petite traduction allemande ou française, quelque élude linguistique ou psychologique, ou tout autre ouvrage plus digne de vous et du temps où nous vivons. Je pense que le nombre de bons vers qui peuvent être faits dans chaque langue est en général assez borné ; et pour la langue française en particulier, je crois que ce nombre de vers était atteint dès avant Voltaire. C’est une opinion que vous trouverez peut-être singulière1 : elle vous le paraîtra moins si vous y réfléchissez. De cette masse de mots que renferment nos énormes vocabulaires, il n’y a guère que les termes usuels, les mots classiques qui soient poétiques; or, pensez-vous que le nombre des combinaisons qui peuvent amener de beaux vers, sur trois ou quatre mille mots, soit fort grand! 11 y a là, selon moi, une cause matérielle de décadence pour toute poésie, cause dont nos rimeurs ne s’aperçoivent pas et contre laquelle ils se raidissent d’une manière risible. Non, je n’ai jamais cru qu’une
1. Il est curieux de voir Proudhon penser absolument à ce sujet comme Fontanes, qui disait : « Tous les vers sont faits. »
P.-J. P R 0 U D il 0 N .
nation ne pouvait produire qu’un Corneille, un Racine, un Molière; mais c’est que ce qui fait un Molière et un Corneille ne peut pas servir pour deux. Souvenez-vous que les derniers poètes de la Grèce et de Rome, avec autant de science et de génie peut-être qu’Homère et Virgile, n’étaient plus que des collecteurs de centons; et pourquoi? parce que, encore une fois, tout était à peu près fait quand ils parurent. Un beau vers à placer ne mérite pas trois cents vers médiocres d’encadrement. — Soignez plutôt votre santé, devenez riche d’allemand, travaillez la grammaire, faites de la psychologie comparée, et revenez nous voir au plus tôt. Je compte que vous me pardonnerez mes velléités de remontrances; je reçois vos critiques, je vous dis ce que je pense ; mais oubliez-le si je me trompe... »
Lorsqu’il eut été informé plus en détail et par lettres de cette réforme multiple, poétique, prosodique, rhythmique, à laquelle visait son ami dans ce petit volume, Proudhon passait outre et le rabrouait en ces termes :
« (16 mai 1841.) Je n’ai reçu aucun volume de poésies venant de Berlin, et je n’ai vu personne qui ait pu m’en parler. Je ne puis donc vous rien dire à ce sujet; mais, à défaut de critiques spéciales, je vous dirai tout franc et tout net que je suis fâché de vous voir plongé dans des travaux qui rapetissent l’esprit à force de subtilité. Vous voulez refaire la poétique de la langue! Comment ne voyez-vous pas que les lois de la métrique et du rhythme n’ont absolument rien d’arbitraire? qu’elles sont données par la nature même des idiomes, et reconnues par les orateurs doués dégoût et d’oreille? Quiconque s’est mêlé d’écrire en une langue a dû remarquer que, toutes les
SUR LA PROSODU:.
fois que le style s’élève, s’épure ou s’harmonise, il tourne tout naturellement au vers. C’est ainsi que j’ai fait déjà plus de cinquante vers au travers de ma vile prose. La langue française, pour nous en tenir à celle-là, aime les coupes de six, de sept, huit, dix et douze syllabes, ainsi que le retour des consonnances. La poésie est l’idéal du langage; or, cet idéal ne se trouve que dans l’étude approfondie des propriétés et des tendances secrètes d’un idiome. Je ne doute pas qu’à ce sujet il n’y ait encore beaucoup d’excellentes choses à dire, mais je voudrais qu’au lieu de démolir, comme fait M. de Lamennais en religion, vous vous contentiez de philosopher. Rendeznous raison des beautés de la langue, du « pourquoi les vers de Racine nous semblent si beaux; » expliquez comment un certain nombre de formes métriques sont belles et seules praticables; pourquoi, au delà, il n’y a plusque dissonance et confusion, et vous aurez fait la philosophie de la poétique et du style. Ce sera profond, savant, ingénieux et amusant. Vous ferez des comparaisons allemandes, latines, grecques, etc. Un tel travail n’existe pas. »
Remarquez-vous connue Proudhon n’est pas radical en fait de littérature, comme il veut bien qu’on s’amuse à philosopher, mais sans chercher à démolir, comme il recommande de rester fidèle au génie particulier des diverses langues, et de le respecter jusque dans les considérations neuves qu’on y apporte; en un mot, comme il est loin, de ce côté, d’appliquer sa devise : Destruam et œclificabo !
Ackermann, au reçu de ses critiques, les acceptant et s’en emparant à son tour, n’aurait-il donc
pas pu avoir sa revanche et lui répondre : « Mais, en poUtique aussi, il y a peuple et peuple, il y a société et société; il y a des privilèges qui plaisent à certaines races plus qu’à d’autres; il v a des histoires et un passé qui obligent; il y a des usages enracinés qui sont devenus une raison et une loi; il en est des civilisations comme des langues, elles ont leurs irrégularités, leurs inconséquences apparentes, mais qui ne sont pas si arbitraires qu’on le croit et qui sortent de la nature même des choses? On y trouve sans doute beaucoup à dire et à retoucher sans cesse, à retrancher et à corriger d’un côté, à améliorer de l’autre, mais sans devoir tout changer pour cela, sans bouleverser et détruire. » Proudhon n’aurait pas certes été en reste pour répondre. Cependant la botte, convenez-en, n’eùt pas été si mal poussée.
11 recevait peu après un nouvel écrit d’Ackermann, également imprimé à Berlin, et intitulé : Du Principe de la Poésie et de l'Education du Poêle. Ici, il y avait beaucoup à louer, et surtout beaucoup à discuter, à débattre. Proudhon en était plus content, et il le disait à son ami dans les termes d’un conservateur littéraire aussi ouvert qu’intelligent :
« (23 mai 1842.) ... Je viens à votre brochure. J’en suis plus content que de tout ce que je connais de vous, et je vous en fais mon compliment. Cette fois, vous êtes penseur, toujours un peu subtil ; mais enfin il y a des obser-