SUR LA POÉSIE
vations, des choses et des idées en vous. Sauf quelques réserves, j’aime votre ouvrage. J’y ai trouvé de l’intérêt, de l’instruction, de la vie, du style. Je regrette que vous ayez pris si vite la couleur germanique; mais cela prouve, selon moi, que vous profitez de votre séjour, et que si jamais, bien saturé de la forme et de la pensée allemandes, vous revenez en France, vous serez un écrivain original et spirituel tout à la fois. Cela même me semble votre spécialité : bien choisir dans la masse des lieux communs littéraires, tant rebattus depuis Quintilien, Denys d’Halicarnasse et Aristote, ceux qui conviennent à votre tour d’esprit, les traiter d'une manière neuve et piquante, vous en faire un texte afin de répandre quelques vues intéressantes, quelques critiques pleines de goût, quelques paradoxes émoustillants; cela, dis-je, est plus difficile qu’on ne croit, demande plus d’art que de force de conception, plus de talent que de génie, et il me paraît que vous y réussirez. Je vous ai dit que j’avais à faire quelques réserves : je vais suivre l’ordre de vos pages... »
lit Proudhon entrait dans l’examen du détail comme l’aurait pu faire le critique littéraire le plus attentif et le plus judicieux. Ackermann, en commençant et en voulant définir le poëte, s’était plu à oppos t Goethe à Boileau. L’auteur de l'Art poétique ne reconnaît pour poëte que celui qui a reçu T influence secrète en naissant : Gœthe paraît croire, au contraire, que la poésie, le don poétique , est un bien commun à l’humanité, et que le poëte ne diffère que par une plus forte dose. Mais, en voulant élargir la définition dans le sens de Gœthe, Ackermann tombait dans le vague : « La poésie,
P.-l. PROUDHON.
selon nous, disait-il, consiste à se plaire dans un > émotion ou dans le spectacle d’une émotion. » Il considérait « comme porte possible quiconque a la volonté de cultiver la poésie. » Là-dessus, le bon sens de Proudhon lui répondait :
« Je trouve que vous avez outré la pensée de Boileau pour avoir le plaisir facile de la réfuter. — 11 fallait, avec un peu de bienveillance pour lui, vous borner à l’interpréter dans votre sens; cela suffisait à votre but, et votre livre n’y perdait rien. Nous avons tous le sentiment inné de la poésie et un commencement de talent poétique : Boileau le pensait, n’en doutez pas, tout comme Goethe; mais il n’admettait pas que ce germe, dans sa moyenne proportionnelle, pût devenir par le travail ce qu’on le voit dans Homère; cela suffisait à sa thèse, et je trouve qu’il avait raison. Nous sommes tous appréciateurs, parce que tous nous avons le germe : nous ne sommes pas tous faiseurs, parce que nous ne recevons pas tous la fécondation.
« Je ne puis accepter votre définition de la poésie, et c’est la plus grande tache que je trouve à votre ouvrage. Votre définition convient tout au plus au sentiment 'poétique; mais la poésie est le talent d'exprimer ce sentiment ou de reproduire le spectacle d'une émotion...
« Je trouve fort de mon goût votre idée de poète possible : que de choses possibles je suis aussi, moi!...
« Pages 12, 13, là sur Y état poétique : tout cela est plein d’excellentes remarques et bien rendu. Mais cela prouve contre vous, que les hommes non poètes sont des gens en qui le sentiment ne passe point à Vidée , ni de Vidée à l 'expression, en sorte que ma remarque précédente subsiste. »
Ackermann abusait du néologisme ; il créait des