SUR LE NÉOLOGISME
mots selon la logique et pour satisfaire à toutes les divisions de sa pensée; et en le faisant, il ne consultait que sa commodité et son goût, ne s’inquiétant en rien de l’impression du lecteur. C’est ainsi qu’il introduisait et fabriquait de toutes pièces les mots souphruse , haulephrase , antéposition , etc. Proudhon se récriait :
« Voilà que vous imitez le style de Fourier, dont les livres sont distribués en préface et post-face; prolégomènes et in-lè g amènes , etc., etc. — Si nous inventons autant de mots que nous aurons de nuances d’idées, cela ira à l’infini, et nous ne nous entendrons jamais. L 'Art de parler et d'écrire consiste à différencier et préciser avec le moins de signes possible. 11 ne faut pas faire de nos idées une nomenclature botanique: songez plutôt que les œuvres d’esprit sont comme des organismes qui, dans une variété infinie de combinaisons , emploient toujours les mêmes pièces. C’est là la raison secrète qui rend le néologisme peu agréable. Mais les rhétoriciens ne la connaissent pas; et, tout en nous recommandant de fuir les mots nouveaux, ils ne nous enseignent point à varier les combinaisons des vieux mots, pour leur faire dire toutes les choses qui nous viennent. »
Proudhon, on le voit, eût été un fort bon et même un fin critique littéraire : il en avait l’étoffe. Toutefois, la littérature pure n’était pas son fait. 11 eut un moment l’idée de concourir pour l’Éloge de Suard, proposé par l’Académie de Besançon ' ;
1. C’était en novembre 1840 ; le passage de la lettre où il le dit est piquant et accentué comme tout le reste : « Il y a eu cette année
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cette idée lui passa vite. 11 avait, dû dès l’abord, en y songeant, agrandir et organiser largement son sujet: sans doute, le xvm' siècle, dans son opposition au nôtre, avec ses guerres d’idées, sa littérature militante et son caractère philosophique, y devait entrer tout entier; Suard n’eût été qu’un prétexte. Mais, pour remplir convenablement ce cadre, il eût fallu des notions précises et délicates de la société du xviii0 siècle, que Proudhon n’avait pas eu le loisir et qu’il n’aurait jamais eu la patience d’assembler. Il aurait éclaté ou débordé avant de finir.
Cette correspondance avec Ackermann, malgré quelques lacunes et quelques coupures que nous y regrettons, est fort .complète en soi et très-honorable pour tous les deux; elle montre en plein un côté de Proudhon, et Ackermann, ainsi rattaché à un plus fort que lui, et comme un homme qui
un congrès scientifique à Besançon. M. Pérennes a lu en séance solennelle un rapport sur l’état de la littérature et des sciences en Franche-Comté, dans lequel vous avez été mentionné honorablement à côté de Fallot, l’abbé Dartois, et, devinez qui? N... NN... L’Académie s’est mise à faire un journal (le Franc-Comtois) qui la couvre de ridicule; on y fait mousser les jeunes gens qui sont sages. On a proposé au concours l 'Éloge de Suard. J’ai annoncé que je m’en occuperais; mais, après quinze jours de recherches et de lecture, je m’en suis dégofilé. J’aurais des choses intéressantes à dire, mais je n’aurais pas le talent de les rendre agréables. Que n’êtes-vous ici ! je vous communiquerais mes idées, et je crois que veus feriez une bonne composition. » Si Proudhon avait pleine conscience de ce qu’il était et de ce qu’il valait, il sentait aussi ce qui lui manquait.
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serait repêché dans un naufrage, y gagnera de survivre et d’être connu désormais. Proudhon, jusqu’au bout fidèle à une confraternité première, ne cesse de rappeler son ami, de le vouloir à Paris et non ailleurs, sur le grand théâtre, là où se joue le grand jeu, au foyer et au cœur de l’action. C’est une conviction, en effet, qu’il eut toujours et dans tous les temps, que c’est à Paris qu’il faut écrire, à Paris qu’il faut rester et lutter, y fût-on dans les pires conditions, au milieu des entraves et des gênes. 11 n’y a pas une lettre de lui où ne revienne ce coup de cloche, ce refrain :
« ...Mais vous, mon cher Ackermann, êtes-vous donc tout à fait Prussien?
Faites tous vos vers à Paris,
Et n’allez pas en \llemagne,
cli-ait quelqu'un que vous estimez fort...
« Vous qui avez du cœur et de l’intelligence, dont je disais hier encore à Pauthier : Il est trop honnête pour réussir, pourquoi vous êtes-vous fait Allemand? C’est ici qu’il fera beau un de ces jours. Ah! pardieu! je ne vous laisserai pas chercher des poux dans la paille, tandis que nous avons à faire la chasse aux loups...
« Je vous embrasse et vous souhaite beaucoup... »
Ce cri de rappel est perpétuel. Ackermann, après bien des épreuves, allait enfin se marier à la personne distinguée qui n’annonçait alors que des goûts studieux, qui soutient et relève aujourd’hui en poète l’honneur de son nom. Ce changement de
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condition en mieux n’était, suivant Proudhon, qu’une raison de plus pour revenir :
« (20 septembre 1843.) J’ai toujours espéré que vous n’étiez à Berlin qu’en oiseau de passage, et que, dussiezvous y doubler votre existence, vous reviendriez bientôt il Paris, vous, vos fils et votre compagne, comme dit la Marseillaise. Le temps est meilleur aujourd’hui que lors de votre départ; et de quelque façon que la chose tourne, il se prépare des événements dont le résultat inévitable, sera de vous donner place dans la république des peu seurs et des artistes.
« Et d'abord, la pure littérature classique, attique et antique, revient sur l’eau et fait prendre en dégoût la romantique ; tout se tourne vers les études fortes, solides, nourries d’observations et de faits : partout on ne parle que de science sociale, sciences morales et politiques, science économique, science du droit, sciences à construire, sciences en construction.
« D’autre part, il se manifeste entre le pouvoir, représenté ou personnifié dans la dynastie d’Orléans, et le peuple, une antipathie croissante : des bastilles s’élèvent; le régime militaire se glisse partout... 11 faut que d’ici deux ans, nous, Français trop turbulents, soyons mis a la raison, ou que nous fassions encore une fois danser la carmagnole à la monarchie. —
« Vous sentez qu’au milieu de tout cela un homme comme vous est bien placé : monarchie ou république, il y aura transition et révolution complète, et vous êtes novateur dans toute la force du terme. — Puis, comme la meilleure part de votre vie, ainsi que de notre destinée, est de voir, d’apprendre, où seriez -vous mieux pour cela qu’au sein d’une nation qui monte ou qui descend, je ne saurais trop encore vous dire lequel des deux? »
SUR LA LITTÉRATURE
Et plus loin, à une autre page (car ces lettres sont tontes pleines d’entrain, parce qu’il voudrait en communiquer à son ami) :
« Prenez donc votre résolution de revenir et écrivezmoi de garder vos livres. Je serai à Paris en décembre, où je trouverai des sympathies et des moyens d’existence; — au besoin, mes relations s’étendant toujours, je ne serai jamais au dépourvu d’emploi, ni exposé à manquer de pain. — Sans femme, sans attachement, ne conservant plus de passion que l'amour du vrai, la haine du privilège et un immense goût pour la promenade, la conversation et la flânerie, j’espère mener gaiement ma vie de bohémien — La littérature se refait, — les bl... romantiques tombent tous les jours; — le discrédit des écrivains corrupteurs et corrompus est au comble; — ce que l’on demande partout est le beau, le vrai, l’utile. — 11 y a place pour vous. Venez...
« Vive memor quant sis œvi brevis, et croyez que dans trente ans, comme le lendemain de votre départ, je ne vous oublie pas. »
A d’autres moments, il le pique d’honneur, il le harcèle et l’attaque du côté de l’amour-propre (25 novembre 1843) :
« En deux mots, vous reviendrez en France pour y travailler vos livres et pour n’en plus sortir; ou vous ne serez jamais qu’un misérable paperassier. Le beau succès de vendre des livres en Allemagne! comme si, dans ce pays, toute espèce de livres ne se vendaient pas, comme si l’on savait distinguer là- bas l’excellent du pire. Tous les jours, j’entends dire que tel ouvrage, peu estimé en France, se traduit et se débite par milliers de l’autre côté
de la Manche et du Rhin : sur quoi, les auteurs ne manquent pas de dire et d’imprimer que nos voisins les Allemands et les Anglais n’ont pas déjà le goût si mauvais...
« Si les raisons que je viens de vous donner ne suffisent pas, je vous en réserve d’autres un peu plus vigoureuses, vous pouvez vous y attendre. Insensible aux verges, peut-être sentirez-vous les coups de bâton : le tout, sans rancune. »
À ces taquineries et à ces bourrades, Ackermann ne restait pas sans réponse. Il rétorquait l’injure; il accusait à son tour la France; et Proudhon, que nous avons vu si sévère pour elle tout à l’heure, se retournait à l’instant et la défendait :
« Faut-il que je revienne sur vos quérimonies? Toujours vous accusez la France : comme si la France, comme si une nation tout entière, la plus spirituelle et la plus généreuse des nations, pouvait être solidaire, aux yeux de ses enfants, des gouvernants qui la déshonorent, des coteries qui l’abusent, des charlatans et des scélérats qui l’exploitent. La France est perdue dans votre estime, je devrais dire dans votre amour-propre, parce qu’elle n’a pas distingué vos essais de philologie : autant en fait-elle de ma métaphysique et des élucubrations de Tissot, et des chinoiseries dePauthier, et de tant d’autres choses, dont elle se soucie comme de votre Alfabel 1 . Ah! la récompense n’a pas suivi la publication de vos œuvres! A qui donc la faute, mon cher confrère en indépendance? Étiez -vous assez peu déniaisé pour croire qu’auourd’huiil suffit d’être honnête hommeet d’avoir du mérite pour faire son chemin? Vous n’étiez faufilé dans aucune
1. 11 le raille en passant sur sa manière d’orthographier selon la prononciation, — ce qu’Ackermann appelait sa néographie.
Sun LA LITTÉRATURE.
coterie : vous méprisiez les V . , les X . , les XX . , les
Y . . les Z .... et toute cette clique salariée par tous nos
ministères, et dont l’insolence fait, comme dit Alceste, murmurer le bon sens el rougir la vertu. Vous n’avez pas seulement voulu prendre vos grades. Vous saviez pourtant aussi bien que moi qu’un examen n’est plus aujourd’hui qu’une occasion offerte au candidat de faire sa cour aux maîtres, ou un moyen de l’exclure, pour peu qu’il déplaise. Est-ce que N . , NN . , NNN . , nommés profes¬
seurs en même temps que Bergmann, savent quelque chose? Vous avez tranché du citoyen probe et libre : vous deviez être négligé; vous l’avez été. Et vous vous récriez contre l’injustice de la France!... »
Ne lui demandez pas la justice de détail, la rétribution exacte entre les personnes. 11 prend les noms propres à poignée et les secoue fort indistinctement ; mais la tirade est belle, la poussée d’indignation est éloquente. C’est de l’Alceste pur.
Pour consoler un peu la sensibilité de son ami, qu’il ne ménageait pas toujours, il lui promet de citer, dans son prochain ouvrage des Contradictions économiques, le Dictionnaire des Antonymes, une dernière production d’Ackermann, dans laquelle le philologue subtil avait disposé par couples les mots de la langue opposés et contraires : c’était le pendant et la contre -partie du Dictionnaire des Synonymes. Ce tribut payé à l’amour-propre de l’auteur, Proudhon s’efforce de nouveau de l’amener à des points de vue plus larges et de l’attirer sur le terrain commun, en lui traçant de la situation, à cette date, un tableau engageant et un peu embelli : il
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ne pèche point ordinairement par là, mais il veut décider celui à qui il parle, et il y a bien du vrai d’ailleurs dans l’ensemble du mouvement signalé :
« (h octobre 18/id.) Si jamais vous venez vous fixer à Paris, et qu’il vous convienne de travailler pour la cause réformiste, j’ose vous promettre plus de lecteurs que n’en obtiendront jamais tous les lauréats d’Académie. Ce qu’on appelle aujourd’hui en France le parti socialiste commence à s’organiser. Déjà quelques écrivains se sont unis : Pierre Leroux, Louis Blanc, plusieurs autres dont vous n’avez pu entendre parler, et votre ami, quoique indigne. Le peuple se charge de faire pour nous le placement et la propagande : c’est le rôle qu’il s’attribue. Il nous prie seulement de lui donner l’exemple de l’union et de l’instruire. George Sand est tout à fait entrée dans nos idées : les faiseurs de romans et de feuilletons ‘, sans y tenir autrement, daignent les mettre à la mode en les exploitant; et lorsque les contradictions de la Communauté et de la Démocratie, une fois dévoilées, seront allées rejoindre les utopies de Saint-Simon et de Fourier, le Socialisme, élevé à la hauteur d’une science, le Socialisme, qui n’est autre qne l’Économie politique, s’emparera de la société et la lancera vers ses destinées ultérieures avec une force irrésistible. Ce moment ne peut tarder beaucoup : alors la France prendra place irrévocablement à la tête de l’humanité.
« Le Socialisme n’a pas encore conscience de lui-même : aujourd’hui il s’appelle Communisme. Les communistes sont au nombre de plus de cent mille, peut-être de deux cents. Je travaille de toutes mes forces à faire cesser les dissidences parmi nous, en même temps que je porte la discorde dans le camp ennemi. Tour à tour négociateur,