‹ P. J. ProudhonChapitre 88 sur 95 · SUR LE SOCIALISME · texte numérisé non relu

SUR LE SOCIALISME

qu’il lui adresse, Proudhon cherche à ranimer en son ami le sentiment de la vie et l’espoir en l’avenir. 11 se dessine en même temps à nous comme au départ d’une étape, que dis-je! à l’entrée d’une carrière nouvelle, le pied léger, le cœur gros d’audace et le front dans les deux :

« (Lyon, 2 juillet 1846.) Mon cher Ackerniann, une lettre que je reçois de Dessirier m’annonce votre arrivée A Pont-de-Itoide.

« Vous avez eu grand tort de ne nous donner aucun détail sur votre maladie, qui, ce printemps, nous a tous mis en peine, Haag, Tourneux, Maguet, Dessirier et moi. Aujourd’hui même, j’ignore absolument quelle est la nature de ce mal, dont M‘"e Ackerniann nous a parlé comme d’un rhume ou affection de poitrine. Comment p ii is-je croire que vous êtes poitrinaire, vous autrefois si vigoureux compagnon, et dont la vie a toujours été si réglée et si sage? Et si vous n’êtespas poitrinaire, quelle espèce de maladie peut être la vôtre, et quel danger courez-vous? A ne juger que par le passé, nous avons tous dit, mon cher Ackermann, que votre maladie était une chimère : obligez-moi donc de m’écrire quelques lignes et de vous expliquer clairement, si vous ne voulez désespérer mon amitié.

« J'ai reçu dans le temps vos diverses publications, dont je vous fais mes compliments très-sincères. J’entrevois, à travers vos paradoxes (il n’appartient pas à tout le monde d’avancer des paradoxes), une suite d’études dont il me tarde de voir l’ensemble et de connaître le dernier mot. — Car, enfin, vous ne travaillez pas à bâtons rompus; et ce que j’ai lu de vous m’en est une preuve suffisante. Je ne suis pas toujours de votre avis, mais vous me donnez à réfléchir et m’apprenez quelque chose.

Dépêchez-vous donc de vous guérir et de compléter votre œuvre. Vos études m’intéressent autant que mes querelles avec les économistes; et quoique j’aie renoncé tout à fait à la philologie et à la littérature, la science des mots et des lettres a conservé par-dessus tout le privilège de passionner ma curiosité. Il me tarde de causer avec vous, mon cher Ackermann, de tout cola.

« J’ai trouvé moyen de vous citer dans un gros livre d’économie politique auquel je travaille, et qui paraîtra bientôt. Ce sont vos Antonymes qui m'ont fourni cette réminiscence. Pendant que vous dressez le catalogue des Antonymies du langage, je fais le système des Antinomies de la société, à peu près comme Kant avait fait la critique des Antinomies de la raison. Vous voyez, mon cher malade, que nous sommes toujours l’un près de l’autre, alors que la divergence de nos études et la distance des lieux nous séparent. Vos Antonymes sont quelque chose dont je voudrais avoir eu l’idée, et que je referais si j’étais à votre place.

« J’ai perdu mon père il y a trois mois. Cet événement m’a fait renoncer tout à fait au séjour de Besançon ; ma mère s’est retirée dans son village natal, avec mon frère, qui y est établi; et, moyennant une petite pension alimentaire que je fuis à cette chère femme, je suis aussi libre que si je me trouvais absolument seul au monde et sans liens de famille, comme le grand-prêtre Melchisédec. Je ne crois pas que je renonce désormais à cette façon de vivre. Ma vie incertaine et ambulante, pleine d’imprévus et de contrariétés, exige cette parfaite indépendance, ce complet dégagement. Je travaille un peu pour m’aider à vivre, et beaucoup pour mener à fin mes études spéculatives : sous ce dernier rapport, j’espère arriver bientôt à la fin de ma tâche, et, s’il faut vous dire tout, mon cher Ackermann, passer incessamment d<* l’idée à la réalisation. Mais c’est là une matière immense et dont huit jours entiers de conversations suffiraient à

sur, LE SOCIALISME.

peine à vous donner l’idée. Qu’il vous suffise d’apprendre que, d’ici à un an, je serai tombé complètement sous l’absurde et le ridicule de mes théories, ou que j’aurai inauguré le plus vaste mouvement révolutionnaire, le plus radical, le plus décisif qui se soit vu sur le globe.

« Peut-être aussi ne suis-je ni si voisin d’une chute ni si près de l’apothéose, et qu’il en sera de mes plans comme de tant de choses qui avaient apparu à leurs auteurs des montagnes, tandis qu’elles n’étaient que des taupinées. Quoi qu’il arrive, je ne demande à personne de me faire grâce, excepté à mes amis... »

C’est ainsi que Prouclhon augurait et pronostiquait à l’avance de son livre, les Contradictions économiques , de ce problème de sphynx, destiné du moins à donner bien du fd à retordre aux économistes, à ceux surtout qui, contents de leur sort, voudraient nous persuader que tout est résolu peur le mieux dans la meilleure des sciences possibles.

J fei

Caractère de la Correspondance de Proudhon ; — en quoi elle diffère de quelques autres correspondances. — Ses dispositions d’esprit et ses projets de 1 84G è 1818. — Comment il accueille le 24 février. — Admirable lettre de 1854.

Avec Ackermann, mort en juillet J 846, nous perdons un confident précieux ; M. Bergmann va y suppléer jusqu’à la fin de l’année 1847. En présence de ces deux correspondances si essentielles et qui se complètent ou se corrigent l’une par l’autre, je me suis demandé s’il n’en existait pas une troisième ou quatrième, aussi importante pour ces six ou huit premières années. Je ne vois pas trop auquel des autres amis elle pourrait s’adresser, Proudhon n’étant avec aucun dans un rapport intellectuel aussi étroit et aussi fortement lié qu’avec ces deux correspondants de Strasbourg et de Berlin1. 11 y a cependant à remarquer que

1. Il doit y avoir de lui des lettres au docteur Maguet, à l’un des MM. Ilaag, à M. Tourneux, peut-être à M. Elmerich. C’est aux possesseurs que nous faisons appel pour que ces compléments et

P.-J. PROUDIION.

les lettres de Proudhon, même en dehors du cercle des amis particuliers, ont toujours leur valeur, quelles nous apprennent toujours quelque chose : et c’est ici le lieu de bien déterminer le caractère général de sa Correspondance.

Elle a été considérable de tout temps, surtout depuis son entrée dans l’entière célébrité; et, à dire le vrai, je suis persuadé que, dans l’avenir, la Correspondance de Proudhon sera son œuvre capitale, vivante, et que la plupart de ses livres ne seront plus que l’accessoire et comme des pièces à l’appui. Ses livres, dans tous les cas, ne s’entendent bien qu’à l’aide de ses lettres et des explications continuelles qu’il y donne à ceux qui le consultaient dans leurs doutes, et qui l’interrogeaient pour s’en éclaircir.

Il y a, quand on est célèbre, bien des manières de correspondre. H y a ceux qu’écrire des lettres ennuie, et qui, assaillis de questions ou de compliments, répondent en toute hâte, uniquement pour avoir répondu, et qui rendent politesse pour politesse, en y mêlant plus ou moins d’esprit. Ces sortes de correspondances, fussent-elles de gens

ces surcroîts d’information sortent un jour ou l’autre et le plus tôt possible; c’est le moment. — J’apprends, à l’instant môme, que M. Maguet veut bien tenir à ma disposition sa correspondance. — Les lettres d’affaires adressées à l’éditeur, M. Guillaumin, et qui contiennent des parties intéressantes pour la science, m’ont été communiquées tout récemment par M. Joseph Garnier avec l’agrément de MllP5 Guillaumin; je vais tout à l’heure en faire bon usage.

célèbres, sont insignifiantes et ne sont pas dignes de faire corps et d’être recueillies.

Après ceux qui expédient leurs lettres comme une corvée, et presque à côté pour l’insignifiance, je mettrai ceux qui les écrivent d’une manière tout extérieure, toute superficielle, exclusivement flatteuse, en prodiguant la louange comme l’or, sans compter ; et ceux pareillement qui pèsent tout, qui calculent tout, qui répondent avec prétention, avec enflure, en vue de la phrase et de l'effet. Ce ne sont que des mots qu’ils échangent, et ils ne les choisissent que pour l’éclat et pour la montre. Vous croyez que c’est à vous, individu, qu’ils parlent, et ils s’adressent en votre personne aux quatre coins de l’Europe. Ces correspondances sont vaines et n’apprennent rien que le jeu théâtral et la pose favorite de leurs auteurs.

Je ne rangerai point parmi ceux-là les auteurs plus avisés et plus fins qui, tout en écrivant des lettres particulières, guignent du coin de l’œil la postérité. Nous en connaissons que cela a conduits à écrire des lettres longues, soignées, charmantes, caressées, suffisamment naturelles. Béranger nous offre le chef-d’œuvre du genre.

Proudhon, lui, est d’une tout autre nature et habitude. 11 ne pense, en écrivant, à rien autre chose qu’à la pensée même et à la personne à qui il s’adresse : ad rem et ad hominem. Homme de conviction et de doctrine, écrire ne l’ennuie pas; être questionné ne l’importune pas; quand on

l’aborde, il lui suffît de reconnaître que le motif qui vous conduit n’est pas une curiosité futile, mais l'amour de la vérité; il vous prend au sérieux, il vous répond, il entre dans vos objections, tantôt de vive voix, tantôt par écrit; car « s’il est des expli— « cations, remarque-t-il, qui ne finissent jamais « par correspondance et auxquelles on coupe court « en deux minutes de conversation, d’autres fois « c’est le contraire qui arrive : une objection net- « tement formulée par écrit, un doute bien « exprimé, qui amène une réponse directe et caté- « gorique, avancent plus les choses que ne feraient « dix heures de dialogue1. » Il ne craint donc pas, en vous écrivant, de traiter à nouveau le sujet, il vous développe le fond et la suite de ses pensées : rarement il s’avoue battu, ce n’est pas sa manière; il tient bon, mais il confesse les lacunes, les variations, X évolution de son esprit en un mot. L’histoire de son esprit est dans ses lettres : c’est là qu’il faut la chercher2. Proudhon, quelle que soit la per-

1. Lettre du 4 mars 1803, à M. Clerc, chef d’escadron d’artillerie.

2. Et par exemple, dans une de ses lettres à M. le commandant Clerc, qui datent de sa dernière époque, lettres toutes de discussion et très-développées , je trouve rette page significative; — il s’agissait de quelques contradictions, à lui sigmalées par M. Clerc, entre ce qu’il venait d’écrire sur la Guerre et ce qu'il avait écrit précédemment du Travail; à quoi il répondait (4 mars 1SG3) :

h Une observation préalable. — Remarquez, mon excellent capitaine (Proudhon confond les grades), que je ne me relis jamais» d’abord, parce qu’une fois ma pensée sortie de ma tète et couchée par écrit, elle me répugne à voir; relire ce que j’ai publié est pour

sonne qui s’adresse à lui, est tonjouis prêt; il quitte la page du livre qu’il compose, pour vous satisfaire par lettre avec la même plume, et cela sans s’impatienter, sans croire se distraire, sans ménager ni plaindre son encre : il est homme public, et voué à la propagation de son idée sous toutes les formes, et la meilleure forme pour lui, c’est toujours l’actuelle, la dernière. Son écriture même, pleine, égale, lisible, même aux endroits

moi comme si, suivant une comparaison de la Bible, je revenais à mon vomissement. En second lieu, je tiens avant tout à écrire dans la franchise de mon sentiment et la fraîcheur de mon idée : je me méfie d’un auteur qui a la prétention d’être, à vingt-cinq ans de distance, identique à lui-même et adéquat à sa propre pensée. C’est une manière d’imposer au lecteur qui m’est odieuse, et qui ne révèle que mensonge et orgueil. Nous sommes tous sujets à errer, et nous devons commencer par le reconnaître humblement. La vérité est. une; mais elle nous apparaît par fragments, sous des angles très-divers ; notre devoir est de l’exprimer telle que nous la voyons, quitte à nous contredire réellement ou en apparence.

« Ceci vous paraîtra peut-être singulier, cher capiaine; mais en y réfléchissant, vous reconnaîtrez qu’au point de vue de la sincérité, j’ai raison. La vérité est le prix d’un long travail ; elle a bien des faces diverses, souvent elle semble se contredire ; c’est pourquoi nous sommes beaucoup plus exposés à la dénaturer en voulant nous mettre toujours d’accord qu’en disant bonnement, chaque jour et sur chaque chose, ce que nous pensons et ce que nous voyons. Voilà pourquoi je ne hais nullement un auteur sujet à se contredire, pourvu qu’il le fasse de bonne foi et non par bêtise; et pourquoi, par conséquent, je m’inquiète si peu moi-même des contradictions, apparentes ou réelles, qui peuvent se rencontrer entre mes diverses publications. La société humaine, le monde moral est uno kaléïdoscopic infinie. Comment voulez-vous que je réponde d’être toujours parfaitement logique, conséquent, adéquat avec moi-même? C’est impossible . »

fatigués, ne trahit aucune précipitation, aucune hâte d’en finir. Chaque ligne en est exacte : rien n’est laissé au hasard; la ponctuation, très-correcte, un peu forte, un peu marquée, indique avec précision et distinction de nuance tous les chaînons du raisonnement. 11 est tout à vous, à son affaire et à la vôtre, tandis qu’il vous écrit, et jamais ailleurs. Toutes les lettres que j’ai vues de lui sont sérieuses : aucune n’est banale. Mais en même temps il n’est pas artiste ni coquet le moins du monde : il ne fait pas ses lettres, il ne les retouche pas, il ne se donne pas même le temps de les relire : nous avons un premier jet excellent et net, le jet de la source, mais pas autre chose. Les raisons nouvelles, qu'il trouve chemin faisant à l’appui de ses idées, et que la contradiction lui suggère, surprennent agréablement et jettent une lumière qu’on chercherait vainement dans les ouvrages mêmes : sa Correspondance diffère notablement de ses livres, en ce quelle ne vous met point martel en tête; elle vous place au cœur de l’homme, vous l’explique et vous laisse sur une impression d’estime morale et presque de sécurité intellectuelle. On y sent de la bonne foi. Je ne saurais mieux le comparer, à cet égard, qu’à George Sand, dont la correspondance est à la fois abondante et pleine de sincérité. Il est dans son rôle et dans sa nature tout ensemble. S’il a affaire à un jeune homme qui s’ouvre à lui dans ses anxiétés de scepticisme, à une jeune femme qui lui pose des questions délicates de conduite, sa lettre devient

un petit Essai de moraliste, une consultation de directeur spirituel. A-t-il, par aventure, assisté (ce qui est pour lui un événement) à une pièce de théâtre, à une comédie de Ponsard, cà un drame de Charles-Edmond, il se croit tenu de rendre compte de ses impressions à l’ami à qui il a dû ce plaisir, et sa lettre devient un feuilleton littéraire, philosophique, plein de sens et qui ne ressemble à nul autre. Sa familiarité est proportionnée : il n’affecte pas la rudesse. Les termes de civilité ou d’affection qu’il emploie avec ses correspondants sont sobres, mesurés, appropriés à chacun, d’une simplicité et d’une cordialité franche. Quand il parle morale et famille, il a par moments de l’homme de la Bible et du patriarche. Il jouit de toute la liberté de la langue et ne se prive de rien. Quelques gros mots, des personnalités trop âpres et tout à fait injustes ou injurieuses, devront disparaître à l’impression : le temps, au reste, en s’écoulant, permet bien des choses et les rend inoffensives. Ai-je raison de dire qu’un jour la Correspondance de Proudhon, toujours substantielle, sera la partie la plus accessible et la plus attachante de son œuvre?

Bevenons au point biographique qui nous occupe. Les lettres, moitié d’affaires, moitié d’explications, qu’il adressait cà M. Guillaumin, son éditeur, pendant qu’on imprimait ses Contradictions économiques, et au lendemain de la publication, ne laissent pas d’ajouter à ce que nous savions d’autre part sur l’état de son esprit, sur le vrai de ses sentiments

et de ses doctrines, à ce moment. Il avait dû céder, dans le cours de l’impression, à plus d’une observation juste de l’estimable éditeur, qui s’étonnait de le trouver beaucoup moins modéré dans son livre qu’il ne l’avait vu en conversant. Entre autres remarques que M. Guillaumin lui fit en temps utile, entre autres corrections qu’il exigea, il en était une bien essentielle et dont il importait assurément que l’auteur tînt compte, sous peine de s’exposer, lui et son libraire, à de fâcheux désagréments. S’imaginerait -on que, dans le chapitre xi° qui traite de la Propriété, à la fin de son avant-dernier paragraphe1, Proudhon avait mis tout couramment, après le nom de Louis-Philippe, ces petits mots gros de choses : « Dernier roi des Fran çais? » C’est ainsi à peu près (si parva licet...) qu’il avait dit autrefois, parlant de lui-même et s’adressant à l’Académie de Besançon, qu’il espérait être « le dernier de ses pensionnaires. » Sur beaucoup de points, il était sujet à tirer la barre et à écrire le mot Fin, tant il était pressé d’enta mer le chapitre du futur. — Il ne fit point difficulté, d’ailleurs, de se rendre à l'observation de son éditeur, auquel il écrivait de Lyon, 29 août 18/16 :

« J'ai supprimé, comme vous le demandiez, les mots qui vous faisaient peine relativement à S. M. Loms-Philippe. Ces mofs ne faisaient que résumer un aperçu phi-

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