‹ P. J. ProudhonChapitre 89 sur 95 · Au tome II, page 329, de la première édition · texte numérisé non relu

Au tome II, page 329, de la première édition

losophique qui ne se pouvait saisir que par une lecture suivie de l’ouvrage : vous y avez vu une menace révolutionnaire; je n’ai rien à reprocher à un homme qui cherche sa sûreté. Je sais que vous préféreriez de beaucoup, à l’indépendance de mon langage, un style plus contourné, plus académique, et des façons plus obséquieuses; mais, pour cela, il eût fallu me donner plus de foi aux institutions, plus d’estime de nos mœurs, plus de considération pour les hommes. Ces conditions faisant défaut, je ne connais plus que l’impitoyable justice de ma conscience, et je voudrais un style d’enfer pour flageller tout ce qui me semble faux et immoral.

« Malgré mes défauts, que d'autres prendront pour des qualités j’espère que mon livre ne fera pas honte à votre librairie, et sur ce, je vous prie d’accélérer l’impression, etc. »

Malgré ce mot sur le roi Louis-Philippe, qui nous montre Proudhon très-peu dynastique, au moins dans ses présages, c’était par un tout autre côté qu’il envisageait la lutte prochaine, le combat des idées qui , selon lui , allaient être aux prises. Comme M. Guillaumin, éditeur des principaux écrivains économistes, répugnait assez naturellement à publier des ouvrages où ses auteurs et ses amis étaient fort rudoyés — pour ne pas dire plus, — Proudhon lui répondait :

« (Lyon, 29 septembre 1846 . ) Le temps approche, monsieur Guillaumin, où un combat à outrance sera livré entre le Socialisme et l'Économie politique; entre la prohibition et la non-prohibition, entre la démocratie et la monarchie, etc. — Cette bataille ne doit point employer le canon, mais la presse. Vous êtes en position, si vous

voulez, de faire de votre magasin le champ de bataille de toutes les idées. Montrez-vous impartial, saisissez les occasions, faites-les naître au besoin, et votre part, dans la révolution qui se prépare, sera une des plus belles. Vous savez quel rôle joua, dans le XVIIIe siècle, l’imprimeur et libraire Panckoucke; vous pouvez le surpasser de toute la hauteur de notre siècle sur le précédent. Je compte, comme un autre, faire mon devoir dans cette mêlée, et je ne doute pas, monsieur Guillaumin, que nous ne nous entendions toujours, sauf sur les attaques au Gouvernement, à l’égard desquelles je vous abandonne la souveraineté des ciseaux. »

M. Guillaumin n’était pas tenté de voir sa librairie devenir ainsi un champ de bataille neutre poulies combattants ; un sentiment de conscience animait aussi ce digne éditeur, qui estimait que son concours actif était acquis à ses amis : « C’est peut- « être, écrivait-il à Proudhon, un tort, commercia- « lement parlant, mais il m’est impossible de ne « pas subir l’influence de mes idées et de mes opi- « nions, quelque bornées quelles soient. C’est « autant pour moi une affaire de sympathie qu’une « affaire de commerce. » — Proudhon , juge et partie, était un peu rude dans cette discussion, et, une ou deux fois, il lui arriva de piquer un peu au vif l’honnête susceptibilité de M. Guillaumin :

« (Lyon, 31 octobre 1846.) Je ne puis que déplorer le singulier héroïsme dont vous faites parade... Prenez garde, monsieur Guillaumin, de vous faire gratuitement le confesseur et martyr d’idées auxquelles vous n’entendez rien, et pour lesquelles vos amis les économistes ne sont

pas de sûrs garants. La controverse seule, libre, complète, loyale, peut faire passer entre les mains même de leurs adversaires les ouvrages de la secte dont je crains fort que vous ne soyez un jour le bouc émissaire... »

M. Guillaumin, dans sa modestie, résistait et opposait des raisons honorables. 11 n’était pas un pur vendeur de livres, un détaillant; il définissait son rôle d’éditeur qui choisit librement ce qu’il publie, et se comparait à un éditeur de livres de piété qui ne pourrait, sans manquer à la délicatesse, publier en même temps des ouvrages irréligieux; il se montrait comme lié d’affection aussi bien que d’intérêt avec ses amis, le groupe des écrivains économistes, cà l’égard desquels la controverse de Proudhon lui paraissait excéder de beaucoup la mesure : en ceci, il disait vrai. Mais Proudhon, de son côté, ne laissait point passer cette comparaison orthodoxe, et, touchant au point exclusif de l’école à laquelle il s’attaquait, il s’animait peu cà peu, il s’enflammait et entrait dans toute sa verve :

« (Lyon, 7 novembre 184(3.) Je regrette de n’être point d’accord avec vous sur les motifs d’exclusion par lesquels vous prétendez justifier votre spécialité étroite d’éditeur économiste, et je vous dirai tout net que si, dans votre commerce, vous êtes asservi à une loi de proscription, comme un bouquiniste de séminaire, contre tout ce qui peut contrarier les idées de vos patrons, vous n’êtes plus dans les conditions du libre examen, de la presse libre, ni même du libre échange. 11 ne s’agit point de déshonorer votre établissement par toutes les rapsodies qu’il

peut venir en tète des socialistes cle publier, ni de donner cours à de sales pamphlets; il s’agit, comme j’avais l’honneur de vous le dire dans mon avant-dernière, de faire de votre magasin le champ de bataille des idées sociales, lesquelles sont en train, comme vous pouvez voir, de noyer les idées politiques, mystiques, diplomatiques et philosophiques. D’ici à deux ans, l’Économie politique ou Économie sociale, ou science économique, ou tout ce qu’il vous plaira, sera tout dans l’opinion, et tiendra la tète de l’Encyclopédie humaine; mais cette science est en train de se construire, et si elle n’est pas faite, on peut déjà en distinguer de belles proportions. Provoquez donc, autant qu’il est en vous, la lutte des idées; surtout, tâchez d’avoir peur rédacteurs des hommes d’un esprit plus élevé et plus compréhensif que ceux qui rédigent habituellement votre Revue, et dont le rôle, comme le mien, est d’être combattants, mais non pas juges. MM. les économistes, ne vous en déplaise, ont encore trop de choses à apprendre pour être absolument compétents, même dans leur propre spécialité. Ceci soit dit sans que je veuille aucunement diminuer à vos yeux le mérite de vos amis. Ce n’est pas avec des mots qui ne signifient rien, comme Laissez faire , laissez 'passer, qu’on peut aujourd’hui donner satisfaction à des hommes qui demandent : Que faul-il faire, et par où faut-il passer ?...

« Je prévois que les socialistes vont s’écrier que j’ai exterminé l’Économie politique, mais que je n’ai pas touché le Socialisme du bout du doigt, il en sera de même, mais en sens inverse, des économistes. Si je pouvais faire battre tout le monde, j’aurais obtenu justement le résultat que je me suis proposé; la réconciliation universelle par la contradiction universelle.

« Mais notre public n’en est pas encore à comprendre cela. »

DK 1816 A 1848.

Je le crois bien! — Et quinze jours après, pour rassurer son homme qui lui témoignait « une peur horrible de voir le procureur du roi mettre le nez dans certain chapitre fort irrévérencieux pour la Divinité, » dont lui-mème, éditeur, n’avait eu connaissance que trop tard, et le livre déjà publié :

« (21 novembre.) . Allons, morbleu! monsieur Guillau¬

min, n’ayez point de peur. Il en sera de tout ceci comme des querelles des Jésuites et des Jansénistes; il y aura un peu de scandale; mais nos petits-enfants se moqueront de nous. — Je vous salue cordialement. »

A ce lendemain de la publication des Contradictions économiques , Proudhon roulait des projets qui devaient marquer un nouveau pas décisif dans sa vie ; je ne me les définis pas très-distinctement. Nous l’avons vu, parlant à Bergmann et lui envoyant son livre (22 octobre 1846), lui annoncer que cet ouvrage serait « le dernier de cette taille » qui sortirait de sa plume, et qu’il ne lui restait plus désormais qu’à poursuivre l’application de ses principes et des lois générales exposées par lui. Il était résolu, disait-il, à rentrer sérieusement dans la vie active. Avait-il dès lors en idée quelque plan positif d’entreprise, de création industrielle et de banque populaire? On serait tenté de le supposer d’après ses paroles :

« Comme homme d’affaires, écrivait-il à son ami, avec les connaissances pratiques que j’ai acquises et la petite réputation que je me suis faite, je puis me créer encore

une existence confortable : j’aspire à quelque chose de plus; et plus je compare mon individualité avec tant d’autres, plus iî me semble que j’ai droit de prétendre à un plus noble rôle. »

En tournant le dos à la science pure, il ne renonçait donc pas à quelque application d’une nature originale et grandiose. Mais comment entendait-il cette application, cette mise en pratique de ses idées? Dans tous les cas, c’était au moyen d’un journal qu’il comptait l’entamer et la réaliser :

« (A M. Bergmann; Paris, 4 juin 1847.) Actuellement, je suis engagé à donner mes soins à la publication d’un journal hebdomadaire, le Peuple, qui devra paraître eu novembre ou décembre au plus tard. Le fondateur va se mettre en route pour recueillir les souscriptions d’actions et d’abonnements; j’achèverai mon livre1, qui servira de manifeste à ce nouvel organe : et nous serons à la besogne, j’espère, vers l’arrière-saison. »

Et après quelques mots sur un arrangement régulier avec MM. Gauthier frères, qui tenaient toujours plus à ses services ;

« Voilà ma vie, ma position, mon avenir. Si je puis une fois parler au public autrement que par des livres, et traîner de force sur le terrain des vraies questions cette clique de journalistes, d’utopistes et d’économistes, je ne doute pas que la situation générale, dans l’opinion, dans les affaires et dans le Gouvernement, ne s’en ressente

\. Le livre qui devait suivre celui des Contradictions et donner la Solution,

bientôt. — J’espère qu’alors tes bons avis ne me feront pas faute... »

Puis, à quatre ou cinq mois de là, lorsque sa résolution était prise de se dégager d’avec MM. Gauthier r

« (Lyon, 2/t octobre 18Zi7.) Je recouvre donc toute ma liberté d’action. J’ai deux cents francs devant moi; mais Guillaumin consent à éditer mon nouvel ouvrage en me payant chaque feuille à fur et mesure, et à me prendre quelques articles pour le Journal des Économistes . — Les occasions feront le reste 1.

1. J’ai sous les yeux la lettre de Proudhon à M. Guillaumin, dans laquelle il lui proposait de régler cette situation nouvelle et lui faisait ses offres de service; quelques passages ne manquent point d’intérôt :

« (Lyon, 19 septembre 1817.) Je quitte la maison Gauthier frères, où je suis employé depuis quatre ans. Mon intention étant de me caser définitivement à Paris, je viens, sans façon, vous demander si vous pouvez m’être de quelque secours dans la circonstance... Je ne sais comment le public français a pris mon dernier ouvrage (le Système des Contradictions) ; mais le fait est qu’une troisième traduction vient d’être annoncée en Allemagne... Tout cela me fait croire à un succès au moins égal pour mon nouveau travail; mais il s’agit de vous et non de l’étranger. Quelles seraient vos espérances? Vos nouvelles conditions seraient-elles meilleures pour moi que les dernières?... Obligez-moi de me répondre rondement sur tout cela. Vous savez que j’aime à traiter de manière à ne revenir jamais sur rien, et que je redoute par-dessus tout les contestations. Je me fie entièrement à vous pour me mettre à mon aise .

« Les ouvrages qui sortent de votre librairie bien imprimés, sont en général peu corrects ; les imprimeurs sont de plus en plus mal montés en correcteurs. Comme ce métier est précisément le mien, et que de plus l’économie politique est l’objet particulier de

« Après sept années d’études spéciales, je n’ai que mon économie politique pour vivre, et comme cette économie politique n’a de valeur que par l’application, il s’ensuit que, pour que je trouve ma place dans la société, il faut que j’y fasse une révolution... (une révolution économique).

« J'admets volontiers que l’avenir donnera une autre solution à ce dilemme; mais pour le quart d’heure, je ne vois pas de moyen terme; et je serais insensé de ne pas embrasser hardiment la seule chance de salut qui me reste. 11 s’agît pour moi de passer le pont d’Arcole sous la mitraille, par conséquent de vaincre ou de mourir : je suis curieux d’en voir la fin. »

Les expressions sont plus effrayantes que les choses. Le pont d’Arcole et cette mitraille n’annonçaient pas une guerre politique au Régime qu’il prisait fort peu, mais contre lequel il ne conspirait pas. La révolution qu’il voulait faire était toujours dans le même sens, dans le même ordre et contre les mêmes adversaires : il voulait en venir à son

mes études, si je pouvais vous être de quelque utilité pour vos épreuves, je serais tout à fait à votre disposition.

« Enfin, je connais passablement la matière commerciale et fais tellement quellemcnt la correspondance : je serais, en qualité de commissionnaire de transports, par terre et par eau, aussi bon

directeur d’une compagnie que M. H. D . , votre ami et ancien

rédacteur. Si vous entendez dire qu’on ait besoin d’un homme quelque part, je vous serais très-reconnaissant de penser à moi.

« J’ai la confiance qu’avec des connaissances raisonnables en typographie, transports, comptabilité, économie politique, littérature, philosophie , je dois trouver à vivre; mais les quatre années que je viens de passer m’ont mis tout à fait à l'écart, et pour rentrer dans le monde, j’ai besoin des amis. C’est à ce titre que je prends la liberté de m’adresser à vous... »

organisation du travail ; il avait pour antagonistes directs, avant tout, à tort ou à raison, les économistes du libre échange; il prétendait les convaincre d’erreur flagrante et positive : « Il n’y a « pas un de leurs arguments qui n’implique une « erreur de comptabilité : ce sera le point de « départ de ma nouvelle critique. Juge si l’étonne - « ment sera grand. — L’économie politique, « vois-tu, c’est la philosophie de la comptabilité... « — Les uns veulent qu’on organise, les autres « qu’on laisse toujours faire , se fondant sur l’incer- « titude et l’arbitraire des théories d’organisation. « Tel est l’état de la question, l’une des plus dif— « ficiles et des plus vastes que se puisse poser a l’esprit humain. » — Le malheur alors, à cette époque d’effervescence, c’est que toutes ces questions économiques et politiques se touchaient et se confondaient dans l’opinion. L 'esprit humain était dans un état bien peu calme pour agiter un tel problème, qui ne peut, dans aucun cas, se traiter au coin de la rue; il n’en pouvait sortir que des malentendus fâcheux et terribles. Le journc,. même qui allait devenir l’instrument s’appellerait le Peuple, et ce titre d’une ancienne feuille, signalée par des principes de démocratie extrême, devait prêter à l’équivoque ; il était impossible qu’on ne s’y méprît point et qu’on s’appliquât à y démêler le fin mot d’un raisonnement masqué ou du moins très-compliqué. Proudhon se flattait d’être maître dans ce journal, et il ne devait pas

P.-J. PKOUDHON.

l’être. U p p, partie de ces objections lui furent faites. Avec sa confiance ordinaire et son besoin d’espérer à force de désespoir, il passait outre :

« .... C’est dans cette disposition d’esprit, disait-il (24 octobre 1847), que je vais commencer mon journal. Je dis mien , quoique la chose, l’affaire, comme disent les commerçants, ne m'appartienne pas; mais c’est que je suis le seul qui puisse donner vie et succès à l’entreprise. Le prospectus, sorti en partie de ma plume, est irréalisable pour tout autre que moi : cela est si vrai, que les fondateurs, rédacteurs, actionnaires et souscripteurs sont fort en peine de savoir comment je sortirai de là. Je dis donc que le journal est mien, et j’entends qu’il se conforme en tout à mes sentiments : y sino, no.

« Tu conçois qu’en me fanant journaliste, je ne vais pas mener ma barque à la façon des autres et faire une concurrence de paroles avec mes futurs confrères de la presse parisienne. Qu’ils fassent leur métier comme ils l’entendent, qu’ils vendent des premiers-Paris, des feuilletons-romans, de la méchante critique, des faits divers et des annonces : cela ne me regarde pas. Quand nous en serons là, nous verrons.

« Le journal le Peuple sera le premier acte delà révolution économique, le plan de bataille du travail contre le capital, l’organe central de toutes les opérations de la campagne que je vais commencer contre le régime propriétaire. De la critique je passe à l’action; et cette action débute par un journal. J’espère que la rédaction sera aussi originale que la position est exceptionnelle : si Dieu me prête vie et santé, une fois l’impulsion donnée et la marche tracée, les coopérateurs viendront en foule, et tout ira à merveille.

« Je conçois parfaitement tes critiques relativement au titre du journal. Ce titre m’a été imposé à moi-même ;

c’est dins un but de tradition, ou, si tu aimes mieux de Résurrection, qu’on s’est décidé pour ce mot, le Peuple. L.) a voulu se recommander à tous les lecteurs et actionnaires de l’ancien journal le Peuple : comme tu vois, il n'y a rien, dans la pensée première qui a fait préférer cette désignation, que de parfaitement industriel.

« Sans faire grand cas de ces raisons, j’ai pris sur-lechamp mon parti. Le Peuple deviendra le sujet de nos premiers numéros; le peuple, être collectif; le peuple dans sa souveraineté, sa raison, sa conscience; en un mot, le peuple, être infaillible et divin, voilà ce qui domine dans mon œuvre, mais développé, bien entendu, à un tout autre point de vue, et sous une autre forme que le Contrat social. Autant les vieilles théories sur la souveraineté du peuple sont vides et vagues, et par conséquent menteuses, autant j’espère que tu trouveras mes idées claires, positives, et d’une réalisation immédiate et facile.

L annonce pourtant de cette nouvelle idéalisation du Peuple est bien obscure et ne promettait elle-même rien de bien net. Nous touchons déjà à tous les points de difficultés inextricables, à tous les écueils où devait se heurter, comme fatalement, l’intelligence de Proudhon. Le Peuple ou le Représentant du Peuple ne put paraître sous le régime cl’alors, et il ne se publia qu’après février 1848 : Proudhon n’y fut jamais entièrement chez lui. Revenu de Lyon à Paris à la fin de 1847, il s'efforcait d’y poursuivre d’une manière ou d’une autre ses solutions économiques; il assistait, les bras croisés, à l’excitation politique croissante et à 1 c chauffement inconsidéré des esprits, lorsque

P.-J. PROUDIION.

soudainement, un matin, la Révolution éclata. M. Darimon l’étant allé voir le jour même, — le premier jour, — à Y Hôtel de la Côte-d'Or , rue Mazarine, où il logeait, eut de lui cette première parole : « En voilà de jolies affaires ! et comment des gens comme nous vont-ils vivre? » — Ce n’était pas là son dernier mot. 11 va tout à l’heure nous exposer lui-même, et à tête ardente, et à tête reposée, ses impressions sincères et véritables, celles de la veille, celles du jour, celles des premières semaines : il ne nous est pas interdit, cependant, le connaissant comme nous le faisons, d’essayer de démêler et de deviner quelques-unes des pensées qui durent d’abord l’assaillir. Il savait mieux que personne que les partis hostiles à la monarchie de Juillet, et qui en héritaient si brusquement, n’étaient nullement préparés à l’exercice du pouvoir, à la fondation de quoi que ce soit, et il a assez dit, et assez haut, à chacun des illustres ou honorables membres du Gouvernement provisoire, ses vérités et son fait. Et lui, tout le premier, qui se flattait d’avoir une idée plus féconde et une solution d’avenir, il sentait bitn qu’il n’était pas en mesure de l’appliquer, ou même seulement de la développer en pleine lumière, avec netteté et chance d’être écouté : les événements de 18A8 allaient le mettre au pied du mur, pour ainsi dire, le mettre en demeure de se prononcer beaucoup plus tôt et plus clairement qu’il ne le désirait. 11 se voyait pris au mot. Le philosophe — oui,

le philosophe agitateur qu’il était (et c’est en quoi consistait proprement son rôle) — pouvait être sommé, d un moment à l’autre, de devenir un législateur. Cette Révolution — il le pressentait aussi dès le premier jour — allait avoir encore pour effet presque immédiat d’enflammer et de déchaîner son tempérament et sa nature, de le tenter par tous ses côtés de témérité paradoxale et d audace, en même temps qu’elle ouvrait un champ illimité à son talent de polémiste redoutable et à sa verve de satirique indigné, promenant sur les hommes et sur les choses l’ironie sanglante. Comment, à pareil jeu, savoir se contenir et résister? Le danger, ici, était dans l’absence de tout frein et dans les surexcitations du dedans et du dehors. 11 est effrayant d être placé, pour écrire, à la bouche et sous le souffle du cratère : une telle singularité de situation semble faite exprès pour donner l’entêtement ou le vertige. Proudhon, de l’humeur et du caractère qu il était, une fois porté en avant et mis au défi de passer outre, n’était pas homme à reculer et à trouver en soi, seul à la fin contre tous, la ressource du sang-froid et de la prudence : il était homme bien plutôt à renchérir sur le danger et à jouir, à ses risques et périls, de l’espèce de terrorisme immérité qu’il exerçait sur les âmes. — Au reste, qu ai-je à faire de mieux, en m’arrêtant au seuil de cette période d’exaltation et de lutte acharnée, où il tomba vaincu et captif, que de le laisser s en expliquer soit en public, soit dans le secret,

et de recueillir ses paroles à deux moments bien différents, pendant l’ardeur du combat, et ensuite à l’heure du calme, lorsqu’il fut revenu? Ce qu’il y aura de conforme dans les deux récits, à travers l’opposition des tcns, se reconnaîtra aisément et viendra se rejoindre, pour le confirmer, à tout ce que nous savons déjà.

Un jour donc, en pleine lutte, voulant exposer l’ensemble et la marche de ses idées, Proudhon eut besoin de remonler en arrière, de dessiner sa situation, de tout temps distincte, entre les partis, et il écrivit au courant de la plume, dans son journal, ces pages mémorables, que j’en arrache, et qui sont véritablement dignes de l’histoire :

« Dans les derniers mois de l’année 1847, je travaillais à Lyon, en qualité de chargé de la correspondance et du contentieux, dans une maison de commerce ayant pour objet l’exploitation des houilles et les transports.

« Tout en faisant mes lettres et soignant mes procès, je suivais avec inquiétude le mouvement politique, et la lutte aveugle et passionnée de l’Opposition, représentée par MM. Odilon Carrot et Thiers, contre le parti conservateur, représenté par Louis-Philippe et M. Guizot.

« Le parti républicain n’était alors encore qu’une faible minorité, servant, à l’occasion, d’appoint aux adversaires du Cabinet.

« Je voyais la querelle s’envenimer de plus en plus entre les diverses nuances du grand parti monarchique constitutionnel, et, sous le théâtre de ces déplorables débats, un gouffre se creuser au sein de la société, travaillée pn'r les prédications démocratiques et sociales.

« Le banquet du Château-Rouge, auquel l’Opposition

assista en corps, ayant à sa tête M. Odilon Barrot, fut poiu’ moi le signe avant-coureur de la catastrophe.

« Placé tout au bas de l’édifice social, au sein de la masse ouvrière, moi-même l'un des premiers mineurs qui en sapaient les fondements, je voyais mieux que les hommes d’État, qui se disputaient sur les combles, l’approche du danger et toutes les conséquences de la ruine. Encore quelques jours, et au moindre orage parlementaire, la monarchie s’écroulait, et la vieille société avec elle.

« La tempête commença de souffler aux banquets pour la réforme. Les événements de Rome, de Sicile, de Lombardie, vinrent ajouter à l’ardeur des partis; la guerre civile des Suisses acheva de monter l'opinion, en portant au comble l’irritation des esprits contre le ministère. D'épouvantables scandales, des procès monstrueux, ajoutaient sans cesse à la colère publique. Les Chambres n'étaient pas encore réunies pour la session de 18Zi7-Zi8, que je jugeai que tout était perdu : je me rendis aussitôt à Paris.

« Les deux mois qui s’écoulèrent avant l’explosion, entre l’ouverture des Chambres et la chute du trône, furent les moments les plus tristes, les plus désolés que j’aie traversés de ma vie. La mort de ma mère, qui arriva dans cet intervalle, ne put me tirer de l’angoisse qui m’étreignait : je n’en reçus dans le moment qu’une faible impression. Je sentis alors combien la patrie, pour le citoyen, est encore au-dessus de la famille : Régulus et Brutus me furent expliqués.

« Républicain de la veille et de l’avant-veille, républicain de collège, d’atelier, de cabinet, je frissonnais de terreur de ce que je voyais approcher la République! Je frémissais, dis-je, de ce que personne, autour de moi, au-dessus de moi, ne croyait à l’avénement de la République, du moins à un avènement aussi proche.

« Les événements marchaient, et les destins s’accom-

plissaient, et la révolution sociale surgissait, sans que nul, ni en haut ni en bas, parût en avoir l’intelligence. Or, que faire en révolution, que devenir quand on n’en possède pas le secret, l’idée?...

« Les républicains, d’ailleurs en petit nombre, avaient la foi de la République : ils n’en avaient pas la science.

« Les socialistes, presque inconnus, dont le nom n’avait pas encore retenti sur la scène, avaient aussi la foi de la révolution sociale : ils n’en avaient ni la clé ni la science.

« De nombreuses critiques de l’ancienne société avaient été faites, la plupart vagues, tout empreintes de sentimentalité et de mysticisme, quelques-unes plus philosophiques et plus raisonnées; mais, de tout ce chaos de discussions déclamatoires, la lumière n’avait jailli pour personne : la presse quotidienne n’était point saisie de la question ; l’immense majorité des lecteurs ne s’en occupait seulement pas.

« Et cependant, la Révolution, la République, le Socialisme, appuyés l’un sur l’autre, arrivaient à grands pas ! Je les voyais, je les touchais, je fuyais devant le monstre démocratique et social, dont je ne pouvais expliquer l’énigme; et une terreur inexprimable glaçait mon âme, m’ôtant jusqu’à la pensée. Je maudissais les conservateurs, qui riaient des colères de l’Opposition; je maudissais davantage encore les opposants, que je voyais déraciner, avec une incompréhensible fureur, les fondements de la société; je conjurais ceux de mes amis, que je savais engagés dans le mouvement, de ne se point mêler de cette querelle de prérogative, absurde pour des républicains, et d’où allait sortir inopinément la République. Je n’étais cru, je n’étais compris de personne.

« Je pleurais sur le pauvre travailleur, que je considérais par avance livré à un chômage, à une misère de plusieurs années; sur le travailleur à la défense duquel je m’étais voué, et que je serais impuissant à secourir. Je pleurais sur la bourgeoisie, que je voyais ruinée, poussée

à la banqueroute, excitée contre le prolétariat, et contre laquelle l'antagonisme des idées et la fatalité des circonstances allaient m’obliger à combattre, alors que j’étais, plus que personne, disposé à la plaindre.

« Avant la naissance de la République, je portais le deuil et je faisais l’expiation de la République.

« Et qui donc, encore une fois, avec les mêmes prévisions, ne se fût abandonné aux mêmes craintes?

« Cette révolution, qui allait éclater dans l’ordre politique, était la date de départ d’une révolution sociale dont personne n’avait le mot. Contrairement à toute expérience, contrairement à l’ordre invariablement suivi jusqu’alors du développement historique, le fait allait être posé avant l’idée, comme si la Providence avait voulu, cette fois, frapper avant d’avertir!

« Tout me semblait donc effrayant, inouï, paradoxal, dans cette contemplation d’un avenir qui, à chaque minute, s’élevait, dans mon esprit, à la hauteur d’une réalité.

« Dans cette anxiété dévorante, je me révoltais contre la marche des événements, j’osais condamner la destinée. Je blâmais les Siciliens de leur révolte contre un maître détesté; je m’irritais du libéralisme de ce pape... qui maintenant fait pénitence dans l’exil de ses velléités de réforme; je désapprouvais l’insurrection des Milanais; je faisais des vœux pour le Sunderbund, et j’applaudissais, moi socialiste, disciple de Voltaire et de Hégel, aux paroles de M. de Montalembert, plaidant, devant une Chambre aristocratique, la cause des Jésuites de Fribourg. J’eusse voulu avoir un journal pour attaquer à outrance le National , la Reforme, tous les organes de l’opinion réformiste et républicaine; je vouais aux dieux infernaux le rédacteur en chef de la Presse...

« Mon âme était à l’agonie : je portais par avance le poids des douleurs de la République et le fardeau des calomnies qui allaient frapper le socialisme.

« Le 21 février au soir, j’exhortais encore mes amis à ne pas combattre. Le 22, je respirai en apprenant la reculade de l’Opposition; je me crus au terme de mon martyre. La journée du 23 revint dissiper mes illusions. Mais, cette fois, le sort était jeté, jaclci erat aléa , comme dit M. de Lamartine. La fusillade des Capucines changea mes dispositions en un instant1... »

La bile et le sang l'emportèrent; mais, on le \ oit, le jugement élevé et sensé n’avait pas fait faute, et il a trouvé dans ces pages son expression la plus vive, la plus éloquente, qu’aucun écrivain supérieur ne désavouerait. 11 y a Là tout un ordre et un enchaînement de considérations qui dépassent le pamphlet révolutionnaire, et qui pourraient s’appeler du Montesquieu en pleine fournaise.

Mais, à de telles pages, où le talent a imprimé loute sa force et tout son relief, je préfère de beaucoup la parole sobre et simple qu’on va lire, confiée et versée dans le sein de l’intimité. La correspondance que Proudhon n’avait cessé d’entretenir, jusqu’à la fin de 18Zi7, avec le sage et savant Bergmann s’était interrompue tout à coup; elle n’avait plus, en quelque sorte, de raison d’être : il n’y avait plus lieu à des conseils; toute philosophie était ajournée dans la mêlée, et Proudhon n’avait pas eu, en 1 848—1 8û9 et jusqu’au temps de sa prison, une seule minute de relâche. Mais, même ap’-ès, soit pendant ses trois années de prison, soit depuis sa

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