Dans le juurnal le Peuple, du 19 février
sortie, il n’avait pas su prendre sur lui de renouer le vieux lien, bien qu’il y eût songé plus d’une fois. Il y avait une première glace à rompre, et je ne sais quelle paresse l’avait toujours retenu. C’est alors qu’après six ans et quatre mois de silence et de désuétude, sur l’envoi muet, qui lui fut fait un jour par son ami, de quelques savants écrits composés dans l’intervalle, il eut un remords, et il l’épancha aussitôt dans la lettre suivante, qui explique tout et qui renouait la chaîne. Je ne saurais mieux clore la première partie de mon Étude que par cette pièce, que j’ose appeler une pièce de moralité et d’honneur. C’est une lettre à montrer aux amis et aux ennemis de Proudhon, à ceux qui l’admirent et qui l’estiment, à ceux qui le haïssent, à ceux qui le craignent, càceux même qui l’ont condamné; il n’en est aucun, je m’assure, qui n’éprouve, en la lisant, cette sorte d’émotion que produit toute beauté morale :
« Paris, 5 mars 1854.
« Mon cher Bergmann,
« J’ai reçu avant-hier, bien sûrement de ta part, quoiqu’aucune suscription ne me l’indiquât, trois opuscules : les Aventures de Thôr, les Amazones et les Peuples primitifs , que je me suis mis à dévorer avant de t’en faire mes remercîments.
« Tu vaux mieux que moi, mon cher Bergmann; tu l’emportes sur ton vieil ami autant par le cœur que par l’intelligence même de ton amitié. Tu as compris que j’étais un pauvre honteux qui, après un long silence, a fini, sentant trop bien ses torts, par ne plus oser reve-
nir ; et tu es toi-même le premier revenu. Encore une fois, tu vaux mieux que moi, Bergmann, je ne te dis que cela; car, si je m’incline devant toi, crois bien que ce n’est pas par mésestime de moi-même : quand je me compare aux autres, je me décerne, je te le jure, dans ma conscience, encore une assez belle place.
« Tu ne sais probablement rien de moi depuis six ou sept ans; car je ne compte pas comme quelque chose ce que le bruit des journaux a pu t’apprendre. Laisse-moi donc te dire en dix lignes mon histoire : cela servira d’excuse à ce que tu as pris de ma part pour un long oubli, et qui, après n’avoir été d’abord que l’effet d’un étourdissement sans exemple, a fini par n’être que la honte mal entendue de ma négligence.
«< J’étais revenu à Paris, fin Zi7, et je m’y trouvais occupé de mes études favorites, quand la Révolution de Février éclata. Je passai dans la retraite les deux premiers mois, mars et avril, suivant le cours des événements, et souffrant dans mon âme de l’affreuse situation où je voyais notre pays. La faveur, non recherchée par moi, de quelques démocrates, puis les attaques non provoquées de ma part des journaux, me lancèrent dans la politique active; le journalisme me fit représentant; une fois à l’Assemblée, les haines inconsidérées du parti conservateur me forcèrent à rompre le silence; et finalement, l’acharnement déployé contre ma personne, m’exaltant jusqu’à la frénésie, fit de moi ce que l’on a vu depuis1 .
« . Cette vie ne pouvait durer : la Cour d’assises m’en¬
voya, avec l’autorisation de l’Assemblée, en prison pour trois ans. En me traitant avec cette rigueur, les juges me sauvèrent la vie. Depuis près de cinq ans que futpro-
1. Les points qui terminent ce paragraphe et ceux qui commencent le paragraphe suivant sont textuellement reproduit' de la lettre de Proudhon»
noncée ma condamnation, j’ai beaucoup travaillé, beaucoup vu, beaucoup appris; je n’ai pas changé sans doute, mais je suis devenu tout ce que je puis être; et j’espère encore que l’avenir prouvera aux amis et aux ennemis que je vaux mieux que ma réputation, et qu’il y a véritablement en moi quelque chose.
« Pourquoi, maintenant vas -tu me dire, ne m’as-tu pas écrit pendant ces trois années d’emprisonnement?
« Pourquoi? mon cher ami! Je n’ai pas une bonne raison à te donner, je suis dans mon tort, je le confesse; mais je ne mériterais pas mon pardon, si je ne te disais les misérables prétextes qui m’ont toujours retenu.
« D’abord, je suis ton débiteur, permets-moi de te le rappeler, et je m’étais toujours flatté de t’envoyer, en t’écrivant, un mandat en remboursement. Représentant du peuple à vingt-cinq francs par jour, rédacteur en cnef d’un journal tiré à quatre-vingt mille exemplaires, j’avais à cœur d’acquitter une dette, plus que d’honneur, une dette de reconnaissance.
« Ce qui vient de la flûte s’en va au tambour > dit un proverbe. Les vingt-cinq francs d’indemnité étaient emportés par les nécessités de la position, les secours aux pauvres citoyens, les souscriptions, etc. ; et je puis te dire ici que, hormis quelques lâches qui, dans le mandat de représentant, n’ont trouvé que quelques jouissances matérielles, toute la gauche républicaine s’est dignement comportée, et d’une si modique ressource a fait un noble usage. Ceux qui étaient venus pauvres s’en sont allés plus pauvres qu’auparavant , après avoir mené une vie d’enfer !...
« Quant au journalisme, tu devines sans peine qu’il m’a rapporté encore moins que le mandat populaire. J’ai eu quatre journaux tués sous moi; j’ai été quatre fois ruiné depuis février; j’ai perdu une somme de trois mille francs, produit de la publication de mes divers ouvrages, que j’avais mise dans cette entreprise journalistique pour
parfaire le cautionnement; l’année 1850 n’était pas écoulée que je me retrouvais, comme à la veille de février, avec rien !...
« Comment t’es-tu marié, demanderas-tu?...
« C’est ici peut-être que je te vais surprendre et que peut-être tu me condamneras sans pitié.
« J'ai épousé, â quarante ans, une jeune et pauvre ouvrière, non par passion, tu conçois sans peine de quelle nature sont mes passions; mais par sympathie pour sa position, par estime de sa personne, parce que, ma mère morte, je me trouvais sans famille; parce que, le croiras-tu! à défaut d’amour, j’avais la fantaisie du ménage et de la paternité! Je n’ai pas fait d’autres réflexions. Depuis quatre ans, la reconnaissance de ma femme m’a valu trois petites filles, blondes et vermeilles, que leur mère a nourries et élevées elle-même, et dont l’existence remplit aujourd'hui presque toute mon âme. Qu’on me dise tant qu’on voudra que je me suis conduit avec imprudence; qu’il ne suffît pas de mettre au monde des enfants, qu’il faut les élever, les doter : ce qui est sur, c’est que la paternité a comblé en moi un vide immense; qu’elle m’a donné un lest qui me manquait et un ressort que je ne me suis jamais connu. Je regrette de n’avoir pas été, en 48, père de famille depuis au moins cinq ou six ans!...
« Maintenant la carrière littéraire m’est à peu près entièrement fermée. Aucun imprimeur, aucun libraire, à Paris, n’oserait se charger d’éditer ou vendre rien de moi. Tout écrit signé de mon nom a dû disparaître des étalages et des catalogues... Il me restait en dernier lieu un libraire avec qui j’avais un traité pour un ouvrage historique de haute importance: ce libraire a été ruiné... et il vient de liquider. Pour le moment, je m’occupe, tout en suivant mes études, de quelques travaux de rédaction pour des intérêts privés qui veulent bien utiliser mes services, et qui encore ont grand soin de dissimuler le
ministère suspect qu’ils ont le courage d’employer. J’ai essayé de solliciter un emploi quelque part dans les affaires : partout je me suis vu écarté avec effroi; il semble que la société, convaincue sérieusement que je suis son plus grand ennemi, m’excommunie. Terra cl aqita inlerdiclus sam!
« Du reste, ma vie est tranquille; je n’éprouve aucune tracasserie. La police sait de reste quel homme je suis : aussi dédaigneux au fond du parti jacobin que du parti légitimiste, indifférent sur la forme politique, sceptique à l’endroit de toute autorité, et beaucoup plus soucieux de la besogne des dépositaires du pouvoir que de leur titre. Aussi ce scepticisme dont j’ai donné force preuves, mortel aux partis et aux sectes, est-il tout à la fois ce qui fait en ce moment ma sécurité vis-à-vis du Gouvernement, et qui me vaut la haine irréconciliable de scs compétiteurs.
« Tu auras sans doute entendu dire que j’avais fait un mariage de fortune. — Je pense que tu as eu assez d’esprit pour comprendre que je n’étais pas de force à cela.
« On t'aura peut-être rapporté aussi que j’avais obtenu une concession de chemin de fer. Le fait est que je me suis mêlé, comme tout citoyen en a le droit, d’une affaire de ce genre... La concession a été délivrée à une autre compagnie.
« Telle est, en abrégé, mon cher Bergmann, l’histoire de ma vie intime depuis six ans. Je suis, dans mon esprit, dans mon cœur et dans ma fortune, exactement le même que tu m’as toujours connu. La pauvreté ne m’est point trop onéreuse; si j’éprouve quelque regret à cct égard, c’est de n’avoir pu encore liquider mes obligations. En 48 et 49, je crus un instant que le travail littéraire me permettrait de m’affranchir; l’occasion a passé sans que j’aie pu la saisir. Le temps a marché si vite, d’ailleurs, que je ne sais pas même si je puis dire que j’ai eu, un seul instant, cette occasion.
« Je demeure rue d’Enfer, 83, non loin de l’Observatoire. J’habite avec ma jeune famille un rez-de-chaussée tourné au midi, avec un joli jardin devant ma porte. Je sors peu et ne vois personne.
« Maintenant, mon cher Bergmann, charité oblige. Tu m’as envoyé tes opuscules, tu m’écriras. Cet envoi silencieux de ta part, ces brochures sans adresse, sans signature, m’ont frappé au cœur; tu m’as châtié: oublions tout. Donne-moi la main, et puisque, comme le philosophe ancien qui disait : Mon ami dort, je m’en vais le réveiller; puisque, dis-je, tu es venu réveiller notre amitié, ne fais pas comme la Galatée de Virgile, quœ fugil ad salices et se cupit ante videri.
« Présente mes hommages à ta digne femme, et croismoi pour la vie, ton ami,
11 y a tout dans cette lettre, même de la grâce et de la délicatesse, de celle qui tient à la pureté des mœurs et à la pudeur domestique. Le passage sur la paternité et le mariage serait à citer comme exemple dans un Traité des Devoirs. Je n’appellerai, d’ailleurs, cette lettre ni une confession ni un aveu; elle est plus fière que cela, elle est simple et digue ; elle a je ne sais quoi d’antique.
L’homme, l’âme, l’intelligence, la personnalité morale, l’individualité originale et donnée par la nature, par la race et le terroir, déterminée par l'éducation et la souffrance, toute composée de logique, de dialectique et de passion, mélangée de bonhomie et de violence, alliant la rondeur au
paradoxe, nourrie de faits positifs et d’idées, mais ambitieuse de remonter en tout à la racine et au principe des choses, en même temps que pressée et impatiente d’en tirer jusqu’aux dernières conséquences et d’anticiper la forme et le moule de l’avenir, le Proudhon enfin que nous avons suivi sans discontinuité d’un seul jour jusqu’à l’âge de près de quarante ans, méritait assurément une Étude. Nous n’avons eu d’autre prétention que de bien poser les préliminaires et d’ouvrir la voie. La partie la moins en vue de sa vie est désormais au grand jour.
Octobre, — novembre, — décembre 18G5.