‹ P.-J. Proudhon et la PropriétéChapitre 18 sur 43 · FER E · texte numérisé non relu

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du fléau chronique des crises commerciales (1). Mais c'est Adam Smith (2) surtout, dont il proclame hautement l’influence sur son esprit, qu’il défend contre les critiques de J.-B Say et de Rossi (3), et qui, en eflet, en considérant le travail comme le principe et la « mesure universelle » (4) de la valeur allait fournir à Proudhon, à K. Marx, à laplupart des socialistes, l’idée directrice de leurs attaques contre le régime social de leur temps et du nôtre. |

Sans aborder pour l'instant ce gros problème, nous pouvons considérer, comme l’une des applications les moins contestables de la justice à l’économie, l’idée de donner au producteur la propriété de son produit. « L'homme n’a rien en naissant écrira Thiers en 1848, lorsque, répondant à l’appel de l’Académie des sciences morales (5), courant aux digues, que menaçait de submerger le flot montant de la révolution, il entreprendra de dénoncer les sophismes des sectaires, de raffermir les convictions ébranlées, et de fonder sur une démons-

(1) Sur l'analyse « encore aujourd’hui classique » donnée par Sismondi de la crise de surproduction. V. Cl. Andler, Manifeste communiste, 11, p. 99 et 100.

(2) Nous savons qu'il plaçait Smith à côté de Hegel et de la Bible, comme l'un des inspirateurs principaux de sa pensée (v. plus haut p. 35).

(3) V. Avertissement aux propriétaires, Il, 24.

(4) Zbidem.

(2) V. sur ces publications de l'Académie des Sciences Morales, Histoire socialiste : La Révolution de 1848 (1848-1852) par Georges Renard, Paris, s. d., p. 134.

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tration sans réplique les principes élémentaires de l'ordre existant (1), l’homme n’a rien en naissant, mais il a des facultés variées, puissantes, dont l'emploi peut lui procurer tout ce qui lui manque. Il faut qu'il les emploie. Mais, quand il les à employées, il est d’une équité évruente que le résultat de son travail lui profite à lui, non à un autre, devienne sa propriété, sa propriété exclusive. Cela est équitable et cela est nécessaire, car ilne travaillerait pas, il s’occuperait àpiller, s’il n’était pas sûr de recueillir le fruit de son travail (2). » Ainsi, pour l'habileavocatde la bourgeoisie, — celui quelescaricatures du temps représentaient, après la fameuse séance du 31 juillet 1848 sous l'aspect d’un minuscule et souple dompteur en face de l’homme des hois musculeux et velu (large face embroussaillée où luisaient d’inquiétantes lunettes) quisymbolisait notre auteur (3) — pour cet adversaire sans pitié du socialisme, c’est sur le travail que repose comme sur le roc, l’institution de la propriété. Que va nous en dire Proudhon ?

(4) Thiers, De la Propriété, Paris, Paulin 1848, Avant-Propos, pages 3 et 4.

(2) Thiers, Théorie de la Propriété, p. 43. V. aussi chapitre xir, Du vrai fondement de la propriété. Qu'il résulte de tout ce qui précède que le travail est le vrai fondement du droit de propriété. Ibidem, p.95.

(8) Thiers et Proudhon furent beaucoup caricaturés de compagnie cette année-là. On trouvera à la page 61 de l’Histoire de la Révolution de 1848, de Georges Renard, un Thiers, en Saint- Michel, terrassant le diable Proudhon, d’après une estampe de la bibliothèque nationale.

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Sur le principe même de cette justification. Il fait, en 1840, d'importantes restrictions.

A coup sûr, autant qu'aucun des écrivains socialistes qui l’ont précédé ou suivi, Proudhon déclare que le éravail seul doit servir de base à la répartition des richesses : c’est à tous les revenus sans travail qu'infatiguablement il s’en prend, ce sont eux qui constituent pour lui en 1840 « lasomme des abus-de la propriété » et qu'il assimile au vol (1), c'est en eux qu'il voit la cause principale des crises économiques etde la misère inévitable et croissante du prolétariat (2). Mais, s'il veut qu'aucune part des produits n’aille à ceux qui ne travaillent pas, il ne demande pas, en 1840, que le travailleur jouisse d’un droit exclusif sur l'intégralité de son produit. Il n’est pas tout à fait exact de dire, avec Menger (3), que Proudhon défend, dès son premier Mémoire sur la propriété, ce « droit au produit intégral du travail» dont l’éminent socialiste autrichien veut faire le principe de la nouvelle philosophie juridique (4). Ou plutôt, Proudhon accepte toutes les conséquences

(1) V. Introduction, page 16 et suiv.

(2) D'accord sur ce point avec Owen, Proudhon voit dans les crises économiques des crises de sous-consommation ; elles auraient pour cause le fait que le travailleur, frustré par le prélèvement du capitaliste d’une partie'du produit de son travail, ne peut racheter ce produit ; d’où l’encombrement, le chômage et la misère. < # (3) Anton Menger, Le Droit au produit intégral du travail, trad. française, Paris, Giard et Brière, 1900, p. 108.

(4) Zbidem, p. 213.

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négatives de ce principe — conséquences qui en font, suivantle mot de Menger, « l’idée révolutionnaire fondameritale de notre époque » ; mais il n’en accepte pas toutes les conséquences positives ; il raccordé pas au travailleur la pleine propriété de son produit. « L'homme écrit Thiers, a dans ses facultés personnelles une première propriété incontestable (1), » et de cette première propriété en naït une seconde, non moins incontestable que la précédente, celle qui a le travail pour origine (2). Or Proudhon n'admet même pas le point de départ de ce raisonnement. C'est à propos des « capacités », du « talent », dans l’ardente critique qu'il fait, au nom de l'égalité, des formules Saint-Simonienne et Fourieriste, que Proudhon s’en estle plus complètement expliqué (3). « De même que la création de tout instrument de production est le résultat d’une force collective, de même aussi le talent et la science, dans un homme, sont le produit de l'intelligence universelle et d’une science générale lentement accumulée par une multitude de maîtres. Quand le médecin a payé ses professeurs, ses livres, ses diplômes et soldé toutes ses dépenses, il n’a pas plus payé son talent que le capitaliste n’a

(4) Thiers, loc. cit., chapitre 1v.

(2) Thbidem, ch. v.

(3) V. notre étude sur les Tendances maitresses de Proudhon. Le passage que nous citons ici se présente dans l’argumentation de Proudhon comme une critique d’une assertion de J.-B. Say. Mais l’ensemble du paragraphe vise « la seconde partie de l’adage gaint-simonien et la troisième du fouriériste » (I, 103).

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payé son domaine et son château en salariant ses ouvriers. L'homme de talent a contribué à produire en lui-même un instrument utile, il en est donc copossesseur ; il n’en est pas propriétaire, il y à tout à la fois en lui un travailleur libre et un capital accumulé (1) : comme travailleur il est préposé à l'usage d’un instrument, à la direction d’une machine qui est sa propre capacité, comme capital, il ne s’appartient pas lui-même, il ne s’exploite pas pour lui-même, mais pour les autres (2). » Or ce quiest vrai de l'homme de talent est vrai, à un moindre degré (3), de tous les travailleurs. « Tout producteur reçoit une éducation, tout travailleur est un talent, une capacité, c’est-à-dire une propriété collective. Quelle que soit donc la capacité d’un homme, dès que cette capacité est créée, il ne s’appartient plus ; semblable à la matière qu'une main industrieuse façonne, il avait la faculté de devenir, la société l’a fait être. Le vase dira-t-il au potier : « je suis ce que je suis et je ne te dois rien (4) ! » Comment accor-

(4) Renan a dit de même des hommes de génie que « chacun. d’eux est un capital accumulé de plusieurs générations », cité par Léon Bourgeois, Solidarité, 4e éd , p. 117.

(2) Premier Mémoire sur la Propriété, 1, 115.

__ (8) « Peu de maîtres, peu d'années, peu de souvenirs traditionnels gont nécessaires pour former le cultivateur et l'artisan : l'effort générateur, et, si j'ose employer ce langage, la durée de la gestation sociale sont en raison de la sublimité des capacités. » Ibidem.

(4) Tbidem. Dans un autre passage du même Mémoire (I, 53), Proudhon avait déjà déclaré que l’homme n’est pas propriétaire de

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derait-on au travailleur un droit absolu, exclusif, sur l'intégralité de son produit ;il ne dispose pas d’un pareil droit sur lui-même.

Dira-t-on que nous forçons quelque peu le sens des déclarations de Proudhon, que si la dette sociale du poète, du savant, de l'artiste a pour lui beaucoup d’importance parce qu’elle doit contrebalancer la supériorité de leurs services et rétablir ainsi entre tous les travailleurs cette « égalité des appointements » qui est en 1840 le principal souci de notre auteur ; au contraire, la formation d’un ouvrier coûte si peu à la société que Proudhon se garderait de lui contester sous ce prétexte ses droits sur son produit? Soit, voici des considérations moins subtiles, non moins intéressantes, qui excluent toute équivoque. « L'homme isolé ne peut subvenir qu’à une très petite partie de ses besoins : toute sa puissance est dans la société et dans la combinaison intelligente de l’effort universel. La division et la simultanéité du travail multiplient la variété et la quantité des produits, la spécialité des fonctions augmente la qualité des choses consommables. Pas un homme donc qui ne vive de plusieurs milliers d’industriels différents ; pas un travailleur qui ne reçoive de la

ses propres facultés. Il avait appuyé cette opinion d’étranges arguments que relève triomphalement M. Desjardins, op. cit., Il, 109. Dans cette œuvre touffue où l’excellent se mêle au pire, il ne nous semble pas d’une bonne critique d’insister exclusivement sur le pire. M. Desjardins ne dit rien de l'argumentation infiniment plus intéressante que nous rapportons ci-dessus. :

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société tout entière sa consommation et avec sa COnsommation, les moyens de reproduire... Toutes les industries se réunissent par des rapports mutuels en un faisceau unique, toutes les professions se servent réciproquement de fin et de moyen... Or, ce fait incontestable et incontesté de la participation générale à chaque espèce de produit a pour résultat de rendre communes toutes les productions particulières ; de telle sorte que chaque produit sortant des mains du producteur se trouve d’avance frappé d’hypothèque par la société (4). »

De tels passages font penser à cette philosophie de la solidarité qui a séduit, en ces dernières années, tant de savants et de moralistes (2). Mais cela même nous

(4) Proudhon continue ainsi : « Le producteur lui-même n’a droit à son produit que pour une fraction dont le dénominateur est égal au nombre des individus dont la société se compose. I] est vrai qu’en revanche ce même producteur a droit sur tous les produits différents du sien, en-sorte que l’action hypothécaire lui est acquise contre tous de même qu'elle est donnée à tous contre lui ; mais ne voit-on pas que cette réciprocité d’hypothèques, bien loin de permettre la propriété, détruit jusqu’à la possession? Le travailleur n’est pas même possesseur de son produit ; à peine l’a-t-il achevé que la société le réclame. » I, p. 118 et 119. Plus loin Proudhon s'efforce de démontrer que le travailleur n’est même « pas propriétaire du prix de son travail et n’en a pas l’absolue disposition »; il entre alors dans des considérations assez obscures sur la consommation reproductive du travailleur (I, 119- 120). « Le travailleur, conclut-il, est, à l’égard de la société un débiteur qui meurt nécessairement insolvable » (1, 120).

(2) V. surtout Léon Bourgeois : Solidarité, 4e éd. pou: « L'homme naît débiteur de l’association humaine », et p. 119 et suiv. : « Dès que l’enfant, après l'allaitement, se sépare définitivement de la mère. il est un débiteur. »

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