‹ P.-J. Proudhon et la PropriétéChapitre 19 sur 43 · METRE · texte numérisé non relu

METRE

avertit de ne pas leur donner, dans l’ensemble des idées de Proudhon, plus de place qu’il ne convient. Lui qui, déclare-t-il quelque part, « se méfie de la solidarité à l’égal de la volupté », il ne devait-pas adhérer sans réserve à une thèse qui subordonne à ce point le droit individuel au droit social. De fait, à mesure que s’accentua son individualisme, qu’un souci croissant de la liberté, de l'initiative, de la responsabilité du travailleur . atténua ce qu'avait d'excessif, dans les premiers temps, sa passion pour l'égalité, nous voyons son idéal se rapprocher de la formule, chère à Menger, du « droit au produit intégral du travail ». De sorte que l’assertion de ce dernier, que nous relevions plus haut, si elle n’est pas tout à fait vraie des premières œuvres, l’est beaucoup plus des suivantes. Liès la Création de l'Ordre — et en partie sans doute sous l’influence des polémiques très vives et parfois pénétrantes dirigées par les Fouriéristes de 1840 à 1843, contre la conception stricte et rigide de légalité des salaires exposée dans le Premier Mémoire sur la Propriété — Proudhon, subordonnant l'égalité à la responsabilité, déclare que «le salaire doit être égal au produit (1) ».« Par cela seul, ajoute-til, le travailleur est rendu responsable dé son œuvre(2).»

(1) Création de l'Ordre, $ 444, TITI, 286.

(2) Ibidem, p. 287. « J'ajoute, continue Proudhon, que la justice le veut ainsi. Car la justice consiste à mettre tous les travailleurs à même d'obtenir, par leur produit un bien-être égal : elle ne va pas jusqu’à conduire la main et forcer la volonté aux individus, à exagérer la charité fraternelle pour niveler, en l'absence du mérite,

Pat Vers

Et c’est encore « l'égalité du salaire et du produit » qui sera pour lui, dans Justice, la « traduction exacte de la loi de réciprocité », le principe qui « depuis la Révolution, est« censé régir le travail » et duquel tous ses efforts tendent à faire enfin « une vérité ». (1) Mais, déjà dans le premier Mémoire sur la propriété, s'il ne réclame pas encore « l'égalité du salaire et du produit » au nom de la Justice, pour garantir la responsabilité du travailleur ou sauvegarder son droit, cette égalité lui semble exigée par les nécessités inéluctables des lois économiques. « Pour que le producteur vive, il faut que son salaire puisse racheter son produit (2),» ce principe abstrait domine toute l’œuvre économique de Proudhon; ‘il faut donc que le salaire égale le produit ; sinon, c’est pour le producteur la misère, et pour la société, où la consommation reste éternellement au-dessous de la production, la succession périodique des crises commerciales, la perpétuité du désordre (3). Et, dès le Premier Mémoire encore, si Proudhon n'admet pas le droit au produit intégral du travail, parce que la société

la récompense. Là surtout est le faible de la communauté : la communauté, abolissant le salaire en haine de l'oppression industrielle dont il est aujourd’hui l'instrument, supprime du même coup la responsabilité de l’ouvrier, la liberté des personnes, et anéantit la justice distributive. »

(1) De la justice dans la Révolution, etc., XXI, 309. « Celui-là sera grand dans l’histoire, écrit-1l, et aura bien mérité des ouvriers qui aura fait de ce principe une vérité, »

(2) Premier Mémoire, 1, 149.

(3) Tbidem, p. 146 à 153.

ne, | Rene

a une hypothèque sur chaque produit, par contre, il n'est pas loin d’adopter cette formule, quand il s’agit de défendre le salarié contre les prélèvements de l’entrepreneur, du patron, coupable d’accaparer pour lui Fa « la force collective (1) ».

A la vérité, ce premier Mémoire sur la Propriété — si riche d’idées qu'il est malaisé parfois d'en déméler les argumentations enchevêtrées, où d’ailleurs, dans son parti-pris de critique, l’auteur, faisant flèche de tout bois, apparaît plus préoccupé de démolir les doctrines adverses que de poser les bases cohérentes d’une future reconstruction, — cette œuvre complexe et confuse pouvait être le point de départ de systèmes assez divergents. Ce terme même de possession, clair, mais vague, qui désigne, à mi-chemin de la propriété et de la communauté, l’état social idéal où Proudhon espère retrouver les avantages de l’une et de l’autre, traduit assez bien l’instable équilibre dans lequel il essaye à cette époque de s’arréter. Mais préciser c'était choisir. Entre les multiples idées que, dans l’exubérance de sa

(1) V. Premier Mémoire, I, 91 et suiv. : « Le travailleur con-

serve, même après avoir reçu son salaire, un droit naturel de propriété sur la chose qu’il a produite. » C’est à ce passage que fait allusion Menger, op. cit.,, p. 103. Mais son interprétation ne donne pas une idée exacte de la pensée de Proudhon. Ce que Proudhon défend ici ce n’est pas, d’une façon générale, le « droit au produit intégral du travail », mais, d’une manière plus spéciale, comme nous l’indiquons plus haut, le droit de chaque salarié à une part du produit de la force collective, force produite par l’ensemble des salariés et accaparée indüment par l'entrepreneur.

Page 1