‹ P.-J. Proudhon et la PropriétéChapitre 20 sur 43 · TRE · texte numérisé non relu

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polémique, Proudhon avait d’abord accueillies, toutes ne produiront pas toutes leurs conséquences. Nous savons qu'il alla dans le sens d’un individualisme croissant et finit par défendre même la propriété. C’est ainsi que le premier Mémoire où se manifeste pourtant une si sincère horreur du communisme, est certainement, de toutes les œuvres de Proudhon, celle où la plus grande part est faite à la collectivité vis-à-vis des exigencesou des droits des individus. Certaines réserves qu’on trouve là ne paraîtront plus guère dans la suite. Admettons donc, sans plus de commentaires, que le travailleur ait droit à l'intégralité de son produit, qu’en pourra-t-on conclure pour justifier la propriété en général? « L'homme a tout créé, tout, excepté la matière ellemême. Or, c’est de cette matière que je soutiens qu’il ne peut avoir que la possession et l’usage, sous la condition permanente du travail (1). » Ce passage du Premier Mémoire vise plus particulièrement, comme tout ce livre, la propriété foncière. Mais l’idée est vraie de toute espèce de produit (2). Produire, ce n’est jamais

(1) Premier Mémoire, 1, 89.

(2) V. Andier, Préface à la trad. franc. du livre de Menger sur le Droit au produit intégral du travail, Paris, 1900, p. XXXVII et XXXIX : « Les produits de l’industrie humaine ne contiennent pas seulement du travail, mais aussi et d’abord une matière première, une parcelle du sol qu'il faut évaluer... Une justice qui ne se préoccupe que de l'échange des qualités égales de travail est boïteuse, il faut qu’elle se complète par une tarification des matières premières qu'ensuite on répartira proportionnellement au travail fourni par chacun. ».

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que donner à la matière une forme nouvelle. C’est une idée sur laquelle Proudhon reviendra plus d’une fois et à laquelle il donnera toute la précision désirable « Aux yeux du métaphysicien, écrit-il dans la Création de l’ordre, le travail est la substitution ou la superposition dans les corps des séries artificielles aux séries naturelles (4), » c’est-à-dire des arrangements conçus par l'esprit à ceux que la nature réalise spontanément. Mais l’opération ne porte que sur l’arrangement, l’ordre, la série, la forme. Et l’économiste ne s'en explique pas moins clairement que le métaphysicien.

« Say dit en propre terme, écrit-il, que l'utilité oula valeur est la forme que le travailleur ajoute à la matière… tout le travail humain consiste en cette création formelle. » Et ailleurs, avec plus de précision encore : « l’homme, par le travail, ne crée substantiellement rien,ilne fait, disent les économistes que donner à la matière une forme ou qualité particulière qu'elle n'avait point auparavant et destinée à l’usage de lui, homme (2). » Nous dirons ailleurs comment cette « création formelle » constitue pour Proudhon la seule valeur dont l’économiste ait à tenir compte. Mais on voit de reste que, si l’on prétend fonder la propriété sur le travail, il faut soustraire à l’appropriation individuelle

(1) Création de l'Ordre, $ 311, III, 240, 241.

(2) Démonstration du socialisme théorique et pratique ou Révolution par le crédit. VIII. Détermnation du crédit mutuel, le Peuple de 1840, XVIII, 45.

tout ce que le travail ne crée pas, et, au premier chef, la terre (1). « Qui a fait la terre? Dieu. En ce cas, propriétaire, retire-toi (2) ».

Admettons pourtant, par une dernière concession, quele travail donne des droits sur la matière qu'il transforme, « pourquoi ce principe n'est-il pas universel ? pourquorle bénéfice de cette prétendue loi, restreint au petit nombre, est-il dénié à la foule des travailleurs ?... pourquoi le fermier n’acquiert-il plus, par le travail, cette terre que le travail acquit jadis au propriétaire (3) ?» Ilest nécessaire, en effet, d’en arriver là. « Si le travailleur qui ajoute à la valeur dela chose a droit à la propriété, celui qui entretient cette valeur acquiert le même droit. Car, qu'est-ce qu’entretenir ? c’est ajouter sans cesse, c’est créer d’une manière continue. Qu'est-ce que cultiver? c’est donner au sol sa valeur de chaque année ; c’est, par une création tous les ans renouvelée, empêcher que la valeur d’une terre ne diminue ou nese détruise. Admettant done la propriété comme rationnelle et juste, admettant le fermage comme équitable et légitime, je dis que celui qui cultive acquiert la propriété au même titre que celui qui défriche

(1) V. XVI, 50 (Majorats). Autre chose est, écrit-il, « le droit du cultivateur aux fruits obtenus par son travail, autre chose la propriété du sol que la société a pu lui octroyer par surcroît; la possession du produit est de plein droit, la propriété du fonds est. un don gratuit. »

(2) Premier Mémoire, I, 74.

(3) Ibidem, I, 89, 90.

et que celui qui améliore (4). » « Quiconque travaille devient propriétaire (2) » d'où il faut conclure, a contrario, que quiconque ne travaille pas perd sa propriété.

Nous retrouvons ainsi, en ce qui con cerne plus spécialement la propriété foncière, etcomme conséquences nécessaires de la théorie qui fonde la propriété sur le travail (3) les deux idées positives qui, nous le savons, dirigent ici la critique de Proudhon: la terre doit appartenir — sinon en pleine propriété, du moins à titre de possesssion — à celui qui la cultive; et chacun ne doit pas posséder plus de terre qu’il n’est capable d’en mettre en valeur par lui-même avec l’aide des membres de sa famille. Et c’est encore l'idée d'égalité quitriomphe dans ce régime agraire : les parts seront sensiblement

(1) Premier Mémoire, I, 91.

(2) Tbidem.

(3) V. dans le même sens, E. Tarbouriech, Essai sur la Propriété, Paris 1904, page 152 et suiv. Tarbouriech, dégageant les conséquences de la formule de Thiers : « À chacun pour le travail, par le travail, dans la mesure du travail », montre que la première partie de la formule est la condamnation « de l’extensibilité indéfinie qui est un des caractères fondamentaux de la propriété pour les économistes libéraux », le seconde partie ne reconnaît de droit à un homme que « sur la terre qu’il travaille lui-même », et la troisième partie limite la part de chacun à ce qu'il peut cultiver On trouvera également dans cet ouvrage une étude très complète des critiques adressées au droit de propriété par les philosophes, juristes et économistes du xvirie siècle, et la preuve que la plupart concluent, non pas au communisme, mais, comme le fait au fond Proudhon lui-même, au développement et à la consolidation de la petite propriété,

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égales si elles se limitent à l'étendue que chaque fa’ mille peut effectivement cultiver.

Cette même conclusion suivra la critique des divers autres arguments — bien fragiles — présentés par les défenseurs de la propriété. Tous ces arguments ou ne prouvent rien, ou prouvent trop ; car si on les admet, il faut admettre pour tous les hommes un droit égal à la propriété ; il faut donc condamner la propriété d’inégalité et de privilège que protègent aujourd’hui les codes.

Verra-t-on dans la propriété un droit naturel? Singulier droit naturel qui « pour la majeure partie des citoyens n'existe que comme une faculté dormante et sans exercice (4) ». Qu'il devienne effectif pour tous ;

(4) Nous ne voulons pas insister sur la critique faite par Proudhon de l’idée que la propriété est un droit naturel. Outre l'argument indiqué plus haut, Proudhon objecte que la propriété est susceptible de la part de ceux qui en jouissent de « transactions et modifications qui répugnent à l’idée d’un droit naturel » et que « dans la pratique les gouvernements, les tribunaux et les lois ne la respectent pas » (1, 39). Mais on en dirait tout autant des prétendus droits naturels (égalité, liberté, sûreté) qu’il oppose à la propriété. Il déclare enfin que la propriété n’est pas un droit naturel parce que ce n’est pas un droit primitif (1, 45); et ceci non plus n’est pas convaincant. Dans les Contr. Ec., au lieu de l’idée surannée de droit naturel, Proudhon mentionnera pour la critiqner l’idée, autrement intéressante, que la propriété est une « création de la spontanéité sociale » (Contr. Ec., II, 182). Et n'est-ce pas là, en effet, la seule façon pour un droit d'être na-

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c’est l’expropriation des propriétaires, la destruction de la propriété. — Alléguera-t-on le consentement universel (1)? Mais d’abord nous contesterons ce prétendu critère. C’est une sottise de « poser en principe, à l'instar des théologiens, que cela est infailliblement vrai qui est admis universellement, partout et toujours, quod ab omnibus, quod ubique, quod semper, comme si une croyance générale, mais spontanée prouvait autre chose qu’une apparence générale... Sous l’apparence reste cachée la vérité, que la foi peut croire, mais que la réflexion seule peut connaître (2) ». Etcomment peut-on supposer que tous aient consenti à l'institution d’un privilège dont le plus grand nombre est exclu ? Toutes les guerres sociales de l'histoire démentent ce prétendu consentement. Admettons-le pourtant, il reste qu'<on n’abandonne pas un droit sans obtenir en échange un équivalent. » (3) Nous retombons ainsi dans l'égalité, condition sine quà non de toute appropriation. — Dira-t-on que la propriété est une création de la loi ? Soit, il est bien vrai que la « sanction législative était indispensable pour transformer en droit lefait brut

turel ? Mais nous verrons que si Proudhon a le respect de la spontanéité sociale, il ne s'incline pas devant elle en une mystique adoration ; il assigne à la raison humaine le double rôle d’en expliquer les créations par l’histoire et de les rectifier au nom de la Justice. V. aussi ce que nous disons ci-dessus du consentement universel,

(1) I, 77 et suiv.

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de l'occupation. Mais quelle pouvait être la pensée du législateur quand il plaçait ainsi la propriété sous la protection sociale ? Gene pouvait être que de faire cesser l'hostilité réciproque des occupants en garantissant à chaque famille le lot qu’elle pouvait cultiver et qui suffisait à ses besoins {1). C’était encorele souci d'assurer l'égalité (2). Et si, en contradiction avec son objet, cette loi, « loi aveugle, loi de l'homme ignorant, loi qui n’est pas une loi, parole de discorde, de mensonge et de sang», à « sanctionné l’égoïsme et souscrit à des prétentions monstrueuses » ; si « toujours ressuscitée, réhabilitée, rajeunie, restaurée, renforçée, comme le palladium des sociétés », elle a « troublé la conscience des peuples, obscurci l'esprit des maitres et déterminé toutes les catastrophes des nations (3) », faut-il accepter passivement ces conséquences inattendues et détestables etregarder « comme le dernier motde la science ce qui

(4) V. Contr. Ec., IT, p. 188 et suiv. Proudhon se réclame ici de Kant pour déclarer que « le droit de propriété, c'est-à-dire la légitimité de l'occupation procède du consentement de l'Etat, lequel implique originellement possession commune. » Sans ce consentement la « propriété reste simple occupation et peut être contestée par le premier venu. »

(2) Contr. Ec., II, 190. « L'égalité a donc été la pensée secrète, l'objet capital du législateur dans la constitution de la propriété. » Mais il avait écrit dans le même sens dès 1840 : « Le sol fut approprié par un besoin d’égalits nécessaire à la sécurité publique et à la paisible jouissance de chacun. » 1,64. Nous n’avons pas besoin de spécifier qu'il ne convient d'attribuer à cette thèse de Proudhon aucune valeur historique.

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n’aété quele vœu irréfléchi d'hommes de bonne foi, mais de peu de prévoyance (1) ».— Enfin, soutiendra-ton avec le plus éloquent des philosophes que la propriété a son principe dans l’activité libre de l'individu, dans la srii/eté de la personne humaine, et qu’elle est l’'émanatiou intangible du moi (2)? Nous ne chicanerons pas M. Cousin sur ses « mots pompeux » et ses « phrases sonores ». Mais « n'est-il pas vrai, au point de vue de M. Cousin que si la liberté de l'homme est sainte, elle est sainte au même titre dans tous les individus ; que siellea besoin d’une propriété pour agir au dehors, c'est-à-dire pour vivre, cette appropriation d’une matière est d’une égale nécessité pour tous ; que si je veux étrerespecté dans mon droit d’appropriation, il faut que je respecte les autres dans le leur : conséquemment que si, dans le champ de l'infini, la puissance d’appropriation de la liberté peutnerencontrer de bornes qu’en elle-même, dans la sphère du fini, cette même puissance se limite selon le rapport mathématique des libertés à l’espacequ'elles occupent (3) ».. Alors, qu'on arrange « la police et le gouvernement, le travail, des échanges, les successions, etc., de manière que les

(2) I, 56 et 57, sue fois touchées par l’homme, dit un des disciples de M. Cou #3 es choses reçoivent de lui un caractère qu les transforme € ‘ humanise. » « J'ajoute pour ma part, ajoute Proudhon, que} 4e crois point à ceîte magie et que je ne connais rien de moins aint que la volonté de l’homme. »

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