‹ P.-J. Proudhon et la PropriétéChapitre 21 sur 43 · LP · texte numérisé non relu

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moyens de travail restent toujours égaux », et que, de la sorte, « chacun soit libre, et la société sera parfaite (1) ».

Il n'y a pas lieu de s’attarder sur ces diverses refutations. La critique socialiste postérieure les a reprises pour la plupart et n’y a pas ajouté grand’ chose. Mais on voit qu’elles ne tendent à supprimer le droit de propriété que parce qu’il fait obstacle à l'égalité des possessions . Et sur ce point, la critique socialiste a rarement souscrit aux Conclusions positives de Proudhon. Est-ce pour cela qu'elle ne les a pas toujours aperçues ?

Nous voulons insister seulement sur la dernière des thèses que nous venons d'indiquer, celle qui voit dans la liberté le principe de la propriété. Evitons d'abord de la confondre avec la conception que Proudhon soutiendra lui-même dans ses dernières années. Il nous dira que la propriété est la condition nécessaire de la liberté politique ; ou, en d’autres termes, que la liberté politique est sa fin. Il s’agit ici de tout autre chose. La liberté n’est pas considérée comme fin, mais comme principe, et ce n’est pas de la liberté politique qu'il est question, mais de la liberté morale, ou, pour parler comme la philosophie éclectique, du libre-arbitre du moi. Or, de celte théorie cousinienne £: ;5i Proudhon

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F (1)1, 57. Cf. dans le même sens Majorats, XVI, 42. La théorie de

la personnalité justifie la possession non Ja propriété.

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gardera quelque chose, et ce n’est pas ce qu'il y à de moins original et de moins profond dans sa conception positive de la propriété.

Proudhon admet, en effet, lui aussi, que la propriété, au sens strict qu'il donne au mot, a son origine dans la liberté. Mais cette origine ne la sanctifie pas à ses yeux. Tout au contraire, c’est par cette origine qu'il explique son irrésistible tendance à l’accaparement, son avidité insatiable, ses insupportables abus. ‘ La liberté, en effet, quand elle est abandonnée à ellemême, que nulle loi ne la domine, ne la règle, ne l’équilibre, n’est qu'une force « infinie, absorbante (1) », de domination et d’oppression. Et la propriété quiritaire, droit d'user et d’abuser, dans laquelle une telle liberté prend corps, n'est elle-même qu'une « puissance d’égoiïsme qui pousse l’homme, s’il ne rencontre pas d'empêchement, à s'approprier tout ce qui l'entoure, hommes et choses, à affirmer son domaine sur l'Univers. Dans ces conditions, la propriété, faculté d’absorption sans limites, per fas et ne/as, reste un fait brut, produit de l’absolutisme humain, un acte de la force (2) ». Mais nous savons qu’au-dessus de la liberté il y a la Justice, équilibre des libertés (3) ; au-dessus du fait brut de la propriété, il y a la propriété soumise à

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la balance et pénétrée par le droit; et comme la première était une source « de haines et de massacres », de privilège et d’usurpation, la seconde est « le gage solide de la fraternité et de l’ordre (1) ». « L'erreur de tous ceux qui ont entrepris de venger la propriété des attaques dont elle est l'objet, a été de ne pas voir qu'autre chose est la propriété et autre chose la légitimation par le droit de la propriété ; c'est d’avoir cru, avec la théorie romaine et la philosophie spiritualiste, que la propriété, manifestation du moi, était sainte par cela seul qu’elle exprimait le moi; qu'elle était de droit parce qu’elle était de besoin ; que le droit lui était inhérent comme il l’est à l'humanité même. Mais il est clair qu’il ne peut en être ainsi, puisque autrement le moi devrait être réputé juste et saint dans tous ses actes, dans la satisfaction quand même de tous ses besoins, de toutes ses fantaisies; puisque en un mot ce serait ramener la justice à l’égoime, comme le faisait le vieux droit romain par sa conception unilatérale de la dignité... Or, je dis que sanctionner, légaliser la propriété, lui donner le caractère juridique qui seul peut la rendre respectable, cela ne peut se faire que sous la condition d’une balance ; : et qu’en dehors de cette réciprocité nécessaire, ni les décrets du prince, nile consentement des masses, ni les licences de l'Eglise, ni tout le verbiage des philo-

(1) Justice, XXI, p. 326 et suiv.

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sophes sur le moi et le non-moi n’y peuvent rien (1). »

Nous dirons tout à l'heure ce que devient la propriété par cette application du principe philosophique de la balance (2), du principe juridique de la réciprocité (3). Mais il nous faut montrer d’abord avec plus de préci: sion ce qu'elle est quand elle reste livrée à elle-même, quels sont ces abus où elle tend par la fatalité de sa nature, et sur lesquels toujours (et seulement) s’acharne la critique de Proudhon.

« La propriété est le droit d’aubaine que le propriétaire s’attribue sur une chose marquée par lui de son seing (4). » Cet axiome, par l'énoncé duquel s'ouvre le quatrième chapitre du Premier Mémoire, contient en lui le principe de la plupart des abus de la propriété (b). « La propriété est le droit d’aubaine »,

(4) Justice, 328, V. aussi Corr., VII, 13 (24 janvier 1856), et ce que nous disons plus haut, page 11.

(2) V. plus loin chapitre v, I.

(3) V. aussi p. 114.

(4) Premier Memoire, p. 122, I.

(5) Nous disons « la plupart », et nous pourrions presque dire « tous », à nous en tenir aux formules du Premier Mémoire, ou à ne considérer que l’idée directrice de la critique de Proudhon. Ce qu'il attaque, ce sont tous les revenus sans travail que rend possible Ja propriété. Cependant dans les Contradictions Econo-

D AIRE c’est-à-dire le droit de jouir sans travailler des fruits du travail d’autrui. Le type le plus apparent, le plus grossier, si l’on veut, du droit d’aubaine est le /ermage. | Par le fermage le propriétaire non cultivant absorbe le produit des efforts du cultivateur. Et nous reconnaissons tout de suite la préoccupation permanente de Proudhon : que les fruits de la terre demeurent entre les mains de celui qui la féconde de son travail. Mais sa critique dépasse ici le cadre du problème agraire. Le fermage n’est qu’une espèce d’un genre très étendu : « L’aubaine reçoit différents noms selon les choses qui la produisent : fermage pour les terres, loyer pour les maisons et les meubles, rente pour les fonds placés à perpétuité, intérét pour l'argent, bénéfice, qain, profit (trois choses qu'il ne faut pas confondre avec le salaire ou prix légitime du travail) pour les échanges (1).» En réalité, c’est toute la question des revenus sans travail et de la productivité du capital, de l'intérêt, du bénéfice et du profit qui se trouve ici posée. En attaquant le droit d’aubaine, en démontrant les « impossibilités » auxquelles ce droit néfaste conduit, Proudhon a l’occasion de déterminer quelques-uns des principes théoriques qui dominent sa conception de l'éco-

miques, en particulier, il signalera certains abus de la propriété, qui sont indépendants du droit d’aubaine (comme l’excessif morcellement des lopins qui s’oppose à une exploitation rationnelle), Tel est le sens de notre restriction.

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nomie (1). Nous n’en entreprendrons pas ici le commentaire. Nous nous en tiendrons aux abus auxquels donne lieu la propriété foncière. Au reste, dans cette série de théorèmes que le premier Mémoire consacre à la critique du droit d’aubaine, et où ne manquent, sous d'amusantes prétentions mathématiques, ni les obseurités ni les bizarreries, c’est bien de la propriété foncière surtout que se préoccupe Proudhon (2), c’est sur elle que portent la plupart de ses exemples, et l’intérêt de sa démonstration est, autant peut-être que dans les subtilités de ses déductions algébriques, dans son expérience, qu'on sent toute proche, de la vie des champs et de la misère paysanne.

« Soit une famille de paysans composée de six personnes, le père, la mère et quatre enfants, vivant à la campagne d'un petit patrimoine qu'ils exploitent. » Tout va à peu près, tant qu’ils peuvent jouir, pour leur consommation personnelle, des produits de leur domaine. En travaillant bien, « ils parviennent à nouer, comme on dit les deux bouts ». Ils ne font point de dettes, mais aussi point d'économies. « Si l’année est heureuse, le père boit un peu plus de vin, les filles

(1) Comme cet axiome, que « tout produit vaut ce qu'il coûte », dont nous dirons plus tard le sens et la portée ; et cet autre que : « le producteur, par l'effet de la propriété, ne peut pas racheter son produit », dont nous avons déjà signalé l'importance.

(2) Dans le même sens Mattabon : La propriété est-elle le vol? Lettre à M. Proudhon sur son mémoire : Qu'est-ce que la Propriété, Paris, 1848, p. 5.

achètent une robe, les garçons un chapeau : on mange un peu de froment, quelquefois de la viande. » Mais supposez que, pour une raison Où pour une autre, ces pauvres gens soient obligés de payer la rente (le droit d'aubaine) du petit capital dont ils ont la jouissance : sort, à 2 4/2 0/0, et pour un capital que nous évaluerons à 8000 francs, une somme de 200 francs, « il faudra pour servir cet intérêt ou que les six travailleurs produisent comme sept ou qu'ils ne consomment que comme cinq ». Mais produire plus n'est pas possible ; et il est un certain degré d'abstinence audessous duquel il n'est pas permis de descendre. Nous ne parlons pas des calamités qui peuvent survenir, gelée, sécheresse, épizootie. « Bref la rente ne sera pas payée, les intérêts s'accumuleront, la petite métairie sera Saisie et l'ancien possesseur chassé. » C'est ainsi qu'une famille qui vivait heureuse tant que ne pesait pès sur elle le droit d'aubaine tombe dans la misère dès que commente l'exercice de ce droit (4). »

Le jermage, voilà donc le premier des abus de la propriété. Un autre est l’accaparement. C'est une des conséquences directes du droit d'aubaine. Parce qu'on n'exige pas, Comme condition de la propriété, une occupation effective, qu'au lieu de limiter le lot de chacun

(1) Premier Mémoire, ch. 1v. Quatrième proposition : «La propriété est impossible parce qu'elle est homicide. » Nous dégageons ici l'esprit de l'argumentation de Proudhôn sans en reproduire exactement la forme. Proudhon envisage, chez le même individu,

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d’aprés ses capacités productives on se contente, de la part du propriétaire, d’une simple manifestation de volonté ‘animus), d'immenses domaines se constituent pour le plus grand dommage de la société et pour l'exténuation du travailleur. « Le droit quiritaire de propriété poursuivi jusqu'aux dernières con séquences et indépendamment de toute possession effective, à fait périr la république romaine : c’est lui qui menace d’engloutir la société moderne. C’est ce domaine éminent, imité de lomnipotence divine, fondé uniquement sur la volonté, se conservant par la volonté, ne pouvant se perdre que par le défaut de volonté, c'est ee droit d’user +t d'abuser, que le siècle s’efforce de retenir et avec lequel il ne peut plus vivre, qui produit de nos jours la désertion de la terre et la désolation sociale » (1). Le propriétaire sans souci des misèresqu'ilcrée, uniquement préoccupé de « continuer ses possessions » ,disperseles familles, déracine les hommes. C’est la grande plaie dont souffre l'Angleterre. « Autrefois, ily a bien des années, écrit Walter Scott, chaque villageois avait sa vache et son porc. Là où un seul fermier laboure aujourd’hui trente petits fermiers vivaient autrefois, de sorte que, pour un individu plus riche à lui seul

l'exercice du « droit de possession » et du « droit de propriété ou droit d’aubaine » ét démontre que le second, dès qu'il s'exerce, rend impossible le premier. » Simple possesseur de la terre, conclut-il, l’homme y trouve de quoi subsister ; prétend-il au droit du propriétaire, elle ne lui suffit plus » (1, 443).

(4) Justice, XXI, 202.

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ilest vrai, que les trente fermiers de-l’ancien temps, il y

a maintenant vingt-neuf journaliers misérables, sans emploi pour leur intelligence et pour leurs bras et dont,

plus de moitié est de trop. La seule fonction utile qu'ils remplissent est de payer quand ils peuvent, une rente de

60 shellings par an pour les cabanes qu'ils habitent {4).» . Au surplus le propriétaire, auquel l'intérêt social im- :

porte moins que son intérêtégoiïste, poursuivant le pro-

duit net même au détriment du produit brut, préfère la

culture la moins intensive quand elle lui rapporte plus. Nouvelle cause de dépopulation et de famine. C'est ce que Sismondi a démontré avec force sur l’exemple de la campagne de Rome : « D’après les recherches comparatives qu’il a faites sur le produit de l’agro romano

- selon qu'il serait mis en culture ou laissé en paturage,

il-a trouvé que le produit brut serait douze fois plus considérable dans le premier cas que dans le second ;

mais comme la culture exige relativement un plus grand

(1) Cité dans les Contr. Ec., I, 241, o. c., t. IV. Proudhon expose dans ce passage les méfaits du monopole, et empruñte à Kugène Buret ses plus sombres tableaux. « La description des classes ouvrières par E. Buret, écrit-il, a quelque chose de fantastique, qui nous épouvante » (IV, 240). Nous ne résistons pas au plaisir de

citer après Proudhon cette mélancolique ballade, qui chante « la.

solitude du monopole » :

Le rouet est silencieux dans la vallée C'en est fait des sentiments de famille Sur un peu de fumée le vieil aïeul Etend ses mains pâles; et le foyer vide Est aussi désolé que son cœur.

(Contr. Ec., I, 241, 0. c. t. IV).

nombre de bras, il a vu aussi que dans ce même cas le produit net serait moindre. Ce calcul, qui n’avait point échappé aux propriétaires a sufi pour les confirmer dans l'habitude de laisser leurs terres incultes et la Campagne de Rome est inhabitée » {1).

Immenses domaines mal cultivés et vides d'habitants, latifundia, c’est le droit de propriété qui est la cause de ces misères. Mais il cause aussi, à l’inverse, l’excessif morcellement dont tous les économistes ont signalé les graves inconvénients pour la production agricole. Et Proudhon n’est pas moins préoccupé de ce mal que du précédent. C’est que, s’il veut mettre le paysan en possession de la terre qu'ilcultive, assurer l’égalité approximative des possessions, limiter l’étendue de chaque possession à la quantité de terre que chaque famille peut cultiver, il veut aussi que le paysan trouve dans son travail des moyens suflisants d'existence ; il veut lui donner à la fois l'indépendance et le bien-être. Il condamne donc cette petite propriété parcellaire, conséquence fâcheuse de notre législation sur l’héritage, qui, ne pouvant nourrir son possesseur famélique, l’oblige à louer ses bras chez ses voisins plus fortunés. Et c’est ainsi qu'en 1851, quand il s’efforcera, dans l'Idée générale de la Révolution de dire comment il conçoit « l’organisation des forces économiques » (2), il

(4) Contr. Ec., I, 245. op, c., t. IV.

(2) Titre de la Sixième Etude de l’Idée génèrale de la Révolution, X, 215 et suiv.

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