‹ P.-J. Proudhon et la PropriétéChapitre 26 sur 43 · POUSSE · texte numérisé non relu

POUSSE

lir l’hérédité, c’est laisser à l’£fat, tout le soin d’éduquer les enfants, d’éveiller et de diriger les vocations, comme de répartir les fortunes et peut-être de les gérer, c’est remplacer comme l'écrit Louis Blanc, la « prévoyance paternelle » par la « prévoyance sociale (1) », c’est s’abandonner enfin, avec le même Louis Blanc, à cette « idéologie absurde, qui consiste à remplacer partout l’action libre de l’homme par la force d'initiative du pouvoir, l'être réel par un être de raison, la vie et la liberté par une chimère dont la triste influence a été la cause de presque toutes les calamités sociales (2). , Nous empruntons ces citations aux Contradictions Economiques (3). Mais, si l’on peut dire que, de 1840 . à 1845, la défiance de Proudhon à l’égard de l'Etat s’est déjà accentuée, ou que du moins il a pris une conscience plus claire des conséquences de cette anarchie qu'il pro-

n'atteint donc pas la famifle, ne peut pas l’atteindre,.. Ja protesterais donc contre la loi, civile ou fiscale, qui aurait pour objet de restreindre ou limiter la puissance paternelle, le principe d'hérédité, la faculté de donation et de testament. L'égalité et la fraternité n’ont pas besoin, selon moi, de telles sauvegardes » (p. 45).

(1) Contr. Ec., N. 203.

(2) Contr. Ec., V. 204.

(3) On trouvera une très éloquente défense de l'héritage dans le Mémoire sur l’Impôt (XV, p. 141 et suiv.) avec les mêmes arguments. La suppression de l'héritage est une « attaque formelle à la famille » (p. 141); elle aboutit au communisme gouvernemental, (p. 150) ; et surtout p. 142 la belle profession de foi de Proudhon : « ilreste convaincu que la principe de la transmission héréditaire, donné d’abord par la nature ou l'instinct paternel, est en même . temps une des meilleures lois de l’économie, de l’administration et de la police des sociétés. »

an QUE

clamait dès 1840, si, par cela même, l’idée de possession, à laquelle il reste encore fidèle cependant (1), commence à perdre du terrain devant celle de propriété, dès les premiers mémoires l’idée d’hérédité trouve en lui un ardent défenseur. Le régime social qu’il conçoit, au moment où il attaque la propriété avec le plus d’acharnement, cette « troisième forme de société, synthèse de la communauté et de la propriété (2) », dont il établit les principes à la fin du premier Mémoire, « n’est point contraire aux droits de succession et de testament. Elle se contente de veiller à ce que l'égalité n’en soit point violée (3) ». Bien plus, Proudhon veut faire de l'hérédité même un moyen de réaliser l’éga- Lté. « De ce point de vue » toute la législation concernant les transmissions, les substitutions, les adoptions et, si j'ose employer le mot, les coadyjutoreries est à re- . faire (4) », écrit-il. Et il indique, ici ou là, comment il conçoit cette réforme juridique : indications bien insuffisantes (5), à coup sùr, et qui prétent à plus d’une cri-

(4) V. Contr. Ic., t. II, p. 241. « Ce qu’on a l’air de conserver et ce qu’en réalité on poursuit sous le nom de propriété, n’est plus la propriété ; c'est une forme nouvelle de possession, sans exemple dans le passé et que l’on s’eflorce de déduire des principes ou motifs présumés de la propriété... »

(2) Premier Mémoire, I, 219.

(3) Premier Mémoire, I, 221.

(4) Premier Mémoire, I, 221.

(5) Nous voyons seulement que Proudhon, toujours dominé par son idée de la petite possession paysanne, veut éviter le cumul des héritages (1, 221) « oplez, ne cumnlez pas». V. aussi [, 190 et 191.

tique (1). Nous n'en voulons pas entreprendre un examen détaillé ; il n’est pas surprenant que Proudhon ne se soit pas étendu davantage sur les applications d’une idée à laquelle il allait bientôt renoncer.

Mais nous devons retenir l'original effort fait par Proudhon pour mettre d'accord ici sa critique de la propriété, sa théorie de la possession, et cette institution de l’héritage à laquelle il tient comme il tient à la solidité du lien familial, comme il tient à sauvegarder, en face de l'Etat, l'initiative du producteur et l’indépendance du citoyen. La possession, c’est la propriété limitée, réglée, légitimée par la société ; mais il est possible parallèlement, de règler et de légitimer la transmission héréditaire (2)? Où donc est la contradiction ?

« La société ménageant à la fois les affections familiales et ses propres droits ne doit pas permettre que l’amour et la faveur ne détruisent jamais la justice »; et « tout en se plaisant à croire que le fils depuis longtemps associé aux travaux du père est plus capable qu’un autre d'en poursuivre la tâche, que le citoyen surpris par la mort dans l’accomplissement de son œuvre, saura par un goût naturel et de prédilection pour son ouvrage désigner son plus digne successeur, tout en laissant à l’héritier désigné par plusieurs le droit d'opter entre divers héritages, la société ne peut tolérer aucune! concentration de capitaux ou d'industrie au profit d’un seul homme, aucun accaparement de travail, aucun envahissement. » V. aussi I, 66 note, où Proudhon veut se servir des cousins germains pour « équilibrer les partages entre deux branches diftérentes, de manière qu'on ne vit pas dans une même famille les extrêmes de la richesse et du dénuement »; v. aussi Avertissement aux propriétaires, II, 21.

(1) V. Arthur Desjardins, op. cit., p. 149. t. II.

(2) Avertissement aux propriétaires, 11, 21. « L’hérédité est un mode de transmission du mort au vif : or, d’après le droit exis-

N’est-il pas vrai de dire, tout au contraire, que l’hérédité, si elle est d'intérêt social, doit être considérée « moins comme une prérogative que comme une obligation de plus imposée au possesseur » (1)? Dans la théorie posthume de la propriété,c’est en effet par cette ‘ obligation, conséquence de l’indivisibilité et de l’inaliénabilité des possessions que Proudhon définira,avec une clarté qui ne laisse rien à désirer ce type de propriété limitée et subordonnée « droit d’user de latebre, mais non d'en abuser, jus utendi sed non abutendi (2) », dont au reste, à cette époque, il ne se contente plus. On comprend, écrit-il, que « le partage du sol étant fait surtout en vue des familles, ce n’est point parce que le droit du détenteur est absolu qu’il transmet sa possession, c'est au contraire parce que ce droit est restreint que la possession est héréditaire (3) ».

Cette petite possession paysanne, indivisible, inaliénable, héréditaire, qui est l'idéal agraire de Proudhon dans les premiers Mémoires, fait penser, par ce triple caractère à ce bien de famille que de nombreux économistes préconisent aujourd'hui comme le meilleur moyen d’arrêter la dépopulation des campagnes, en mettant un terme à la dispersion des héritages, en attatant les pères transmettent arbitrairement à leur enfant un privilège, tandis que selon le droit naturel, ils doivent lui transmettre Zégitimement un titre légitime. »

(4) Théorie de la Propriété, 2e &d., p. 88.

(2) Ibidem, p. 89.

(3) Théorie de la Propriété, p. 88.

-chant fortement au sol la famille du paysan. Il n’est pas jusqu’àla prédominance chez Proudhon des préoccupations morales, qui n’invite à ce rapprochement. Ce que veut Proudhon, c’est sauvegarder, contre le despotisme et l’inertie de la communauté, l'initiative et l'indépendance du travailleur (1), assurer une base solide à la famille, au ménage, ce discret « royaume de la femme » (2), au « foyer », refuge suprême du travailleur ; c’est encore — et ce sentimentalisme est remarquable de la part d’un philosophe habituellement si sévère pour les arguments sentimentaux — entretenir et fortifier cette « poésie du lieu natal (3) », ce « culte du patrimoine (4) », ce sentiment profond de la nature qui est la foi suprême du paysan et le grand mobile de son acharné labeur. N'est-ce pas ce que veulent égalelement les économistes auxquels nous faisons allusion ? Mais ceux-ci sont en général conservateurs ; ce qu'ils attendent de l'institution du bien de famille, c’est un renforcement de la propriété, un obstacle décisif à l’envahissement du socialisme dans les campagnes ; et c’est, au contraire, à l'époque où il attaque le plus furieuse-

(1) Préoccupation qui ne fera que grandir chez Proudhon, au point de lui faire rejeter bientôt la théorie de la possession, mais qui, dès le Premier Mémoire, lui fait opposer avec force la possession individuelle à la communauté.

(2) C’est dans la famille que se découvre le sens profond de la propriété (Contr. Ec., 198, æ. c.,t. V).

(3) Tbidem.

(4) Théorie de la Propriété, 2e 6d., p. 158.

ment la propriété que Proudhon est disposé à recourir, pour empêcher le morcellement des héritages et la dépossession des familles paysannes, à d’analogues restrictions du droit d’aliéner, à une réglementation analogue du droit successoral. Après les remarques -qu’on a lues ci-dessus, on peut juger de quel côté est l’inconséquence : cette propriété limitée, subordonnée à l’iniérêt général, à laquelle manque ce droit de disposer qui est, aux yeux des juristes, l’attribut essentiel de la propriété, ce n’est plus la propriété, c’est cela même que Proudhon désigne du nom de possession. :

Au reste, nous ne voulons pas forcer le sens de ce rapprochement. Il y a chez Proudhon une préoccupation constante de justice, d’affranchissementdestravailleurs ruraux à l’égard des propriétaires non exploitants, d'égalité enfin, qui estassez étrangère d'ordinaire aux économistes conservateurs ; c’est parmi les socialistes eux-mêmes que sa théorie de la possession, ou plutôt la distinction qu’il a faite, le premier et avec plus de rigueur que nul autre, entre la pleine propriété et la possession, nous paraît appelée à une nouvelle fortune. N'est-ce pas à une distinction toute voisine de celle-ci que recourt Eduard David, par exemple, lorsque réservant à l'Etat, au nom des principes collectivistes, la propriélé du sol, il admet que l'exploitation peut d’ailleurs rester individuelle (4), si sa valeur technique est

(4) On trouvera cette distinction en des termes tout à fait proches de ceux-ci dans certains passages de Proudhon. V. par ex.

démontrée supérieure à celle de l'exploitation collective, qu'un régime agraire conservant l'exploitation individuelle, sous le contrôle de l'Etat, n’a rien qui répugne au socialisme. De fait, une distinction de ce genre s'impose à quiconque admettant, pour des raisons de droit, d'égalité, de justice, l’idée de la propriété collective du sol, se refuse pourtant à soumettre l’ensemble des exploitations agricoles à une seule et monstrueuse exploitation collective. C’est un point de vue assez habituel aux /andnalionalisators anglais. Le rachat des terres par l'Etat n'implique pas l’exploitatation directe par l'Etat; des concessions seront accordées soit à des collectivités plus restreintes, soit, de préférence, à des individus, ou plutôt à des familles. Colins avait déjà exprimé la même idée. Il semble qu'elle doive acquérir une faveur croissante parmi les socialistes, à mesure que perdent de leur autorité, sous l'influence de critiques comme celles de Gatti ou d’Ed. David, les formules trop absolues du marxisme sur la concentration des entreprises etla supériorité technique de l’exploitationen commun. La théorie proudhonienne

Concurrence entre les chemins de fer et les voies navigables, IE, 269 : « L'Etat propriétaire ne cultive ni n'exploite, il amodie : il ne fait concurrence à personne, il excite la concurrence et en fait son profit. Il est vrai qu’en raison du meilleur marché qu'il doit obtenir, il garantit l'usage exclusif de la chose ; c’est un monopole qu'il concède, mais un monopole négatif, c'est-à-dire créé pour le plus grand avantage de tous, au lieu du monopole positif, créé seulement pour la hausse, »

de la possession individuelle garde ainsi une singulière actualité (1).

Mais nous savons que si, dans ses premières œuvres, Proudhon condamne la propriété, qu'il veut remplacer par la possession, ce n’est là qu’une étape provisoire de sa pensée ; il allait réhabiliter bientôt la pleine propriété. Dès 1850-1851, il repousse de toutes ses forces le droit éminent de l'Etat sur les exploitations individuelles ; il se refuse à mettre des entraves à la « liberté des transactions et des héritages (2) ». Bientôt il ne voudra même plus qu’on Ôte sa propriété à quiconque la cultive mal ou laisse ses terres sans culture. « L'abus de la propriété est le prix dont vous payez ses inventions etses efforts », et « mieux vaut encore pour la société supporter ce préjudice que de le conjurer par des règlements (3) ». Et cependant, nous l'avons amplement démontré, en dépit d'une opposition radicale dans leurs formules théoriques, la conception première de la possession et la conception dernière de la propriété recouvrent de leurs apparences contradictoires le même idéal de petite exploitation paysanne, affranchie du fermage, cultivée librement, avec le moins grand

(1) Ed. David, Socialismus and Landwirthschaft et aussi, Le Socialisme à l’œuvre, par Georges Renard, en collaboration avec Aimé Berthod, G. Fréville, A. Landry, Mantoux, Simiand, p. 219.

(2) V. plus haut p. 40 et suiv.

(8) V. Théorie de la Propriété p. 167.

nombre possible de salariés, par le groupe familial : quels sont donc les moyens pratiques par lesquels Proudhon, dès lors qu'il renonce à la réglementation à laquelle il avait d'abord songé, entend réaliser cet idéal ?

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